Accueil Course au large  Trophée Jules Verne

Dans un mois, le 1er novembre, l’équipage de Franck Cammas et Charles Caudrelier entrera en stand-by pour le Trophée Jules Verne et tentera de faire tomber la barre des 40 jours autour du monde.

Dans cet entretien, les deux pilotes du Maxi Edmond de Rothschild racontent avec passion ce défi technologique et humain hors-norme.

Franck Cammas et Charles Caudrelier rêvent de boucler un tour du monde en moins de 40 jours. Tout a été mis en place pour réaliser cet objectif qui nécessitera tout de même une part de réussite. | E. STICHELBAUT / POLARYSE / GITANA S.A

Olivier BOURBON. Publié le 01/10/2020 à 07h31

Le tour du monde en moins de 80 jours, c’était l’aventure extrême !

Voiles et Voiliers : Que représente pour vous le Trophée Jules Verne ? Quelle influence a eu ce record dans vos parcours respectifs ?

Franck Cammas : Le Trophée Jules Verne, c’est LE record absolu à la voile. Il n’y a pas de plus beau parcours, le règlement est très ouvert, il n’y a aucune contrainte technique et humaine. La seule limite, c’est l’état de l’art à un moment donné. Je ne cache pas que ce sont avant tout les courses et la confrontation directe qui me plaisent. Mais la liberté offerte par le Trophée Jules Verne permet de développer des bateaux extraordinaires, ces grands multicoques qui nous font tous rêver.

Charles Caudrelier : La création du Trophée Jules Verne a coïncidé avec le moment où j’ai commencé à m’intéresser à la voile. J’ai suivi avec passion et fascination la première tentative de Bruno Peyron en 1993. Aller dans les mers du Sud sur ces bateaux semblait incroyable. Le tour du monde en moins de 80 jours, c’était l’aventure extrême ! Cela me faisait rêver. Ce sont ces grands multicoques, à travers le Jules Verne et la Route du Rhum, qui m’ont donné envie de faire du bateau.

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Franck Cammas a déjà tenté à trois reprises de battre le Trophée Jules Verne. Il y est parvenu en 2010, avec Groupama 3. | ELOI STICHELBAUT / POLARYSE / GITANA S.A.

Le Trophée Jules Verne est un vrai marqueur de la connaissance humaine car pour le battre, il faut faire appel à des technologies et des compétences très variées

Voiles et Voiliers : En 1993, l’équipage de Bruno Peyron passait sous les 80 jours. Vingt-sept ans plus tard, vous visez la barre des 40 jours. L’évolution a été très rapide…

Franck Cammas : Diviser par deux le temps autour du monde en moins de 30 ans, ce serait complètement dingue ! La première tentative de Bruno Peyron a marqué les esprits des navigateurs. Il y avait tous les ingrédients pour les faire rêver. Beaucoup de moyens ont donc été déployés pour développer la performance. Tout va très vite : il y a 20 ans, il n’y avait par exemple pas de téléphone portable.

La course au large profite aussi de cette accélération technologique. Le Trophée Jules Verne est un vrai marqueur de la connaissance humaine car pour le battre, il faut faire appel à des technologies et des compétences très variées. La performance se joue à des détails très précis qui permettent, petit à petit, de gagner des demi-journées, voire des journées.

La Maxi Edmond de Rothschild, entre stabilité et puissance. | YANN RIOU/POLARYSE/GITANA S.A.

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Voiles et Voiliers : Que vous inspire la possibilité de boucler un tour du monde à la voile en moins de 40 jours ?

Charles Caudrelier : On aimerait y parvenir car ce serait historique. Mais on ne fera pas non plus n’importe quoi pour ça, on n’attaquera pas comme des fous les derniers jours si on tient déjà le record. Le projet sera déjà très réussi si on termine avec une heure d’avance sur le record de Francis Joyon.

Franck Cammas : L’objectif numéro 1 est, de loin, de battre le record ! Une seconde de moins que Francis suffirait à nous rendre heureux. Le record actuel est si proche que naturellement nous visons la barre des 40 jours. Ce serait un joli bonus. Cela ferait des jolis titres pour les journaux (rires).

Malgré sa très grande expérience, Charles Caudrelier n’a pas encore eu l’occasion de se confronter au Trophée Jules Verne. | ELOI STICHELBAUT / POLARYSE / GITANA S.A.

Francis Joyon a eu la météo du siècle

Voiles et Voiliers : Francis Joyon et son équipage ont mis la barre très haut avec un temps de 40 jours et 23 heures…

Charles Caudrelier : D’un point de vue météorologique, c’est difficile de faire mieux. J’ai fait tourner 6 000 routes théoriques. Parmi elles, 1 ou 2 % nous font arriver en 36 jours, mais ce n’est pas vraiment réalisable aujourd’hui. En revanche, 20 à 25 % des routes sont en dessous des 40 jours.

C’est faisable mais beaucoup d’éléments entrent en jeu. Déjà, il faut voir le comportement du bateau sur la durée d’un tour du monde. Personne ne s’est encore attaqué à ce défi sur un bateau volant. Comment notre trimaran va-t-il se comporter dans 40 nœuds de vent et 8 mètres de creux ? On n’en sait rien.

Le record sera aussi très dépendant de la météo et il faudra de la réussite dans les enchaînements météo. Là où on a le plus de temps à gagner, c’est dans la descente et la montée de l’Atlantique, pas forcément dans mes mers du Sud. Nous travaillons avec Marcel Van Triest qui était routeur de Francis Joyon pour son record. Il dit lui-même que Francis a eu la « météo du siècle »…

Franck Cammas : La météo est clairement la partie la plus aléatoire de notre histoire. En 2017, Francis a effectivement bénéficié d’une fenêtre incroyable dont il a su tirer le meilleur parti.

À météo égale, si toutes les planètes sont alignées, nous pouvons gagner deux jours sur ce record grâce au bond technologique fait avec notre bateau.

Cela nous laisse une petite marge en cas de météo moins bonne, mais pas énorme non plus. Il va vraiment falloir être juste dans le choix de la fenêtre de départ, le pilotage du bateau, la gestion du matériel, la prise de risque dans le Sud…

Le Maxi Edmond de Rothschild est réputé pour être le trimaran océanique le plus rapide au monde. | Y.RIOU/POLARYSE/GITANA SA

Certains éléments ne peuvent pas être maîtrisés, il faut l’accepter. C’est parfois injuste mais cela fait partie des aléas des records

Voiles et Voiliers : Vous pouvez avoir une emprise directe sur la performance et dans une certaine mesure sur la fiabilité, mais pas sur la météo. Comment appréhendez-vous cette gestion de l’aléatoire ?

Franck Cammas : Lors de mon Trophée Jules Verne avec Groupama 3 en 2010, nous n’avions pas eu une belle météo et ça reste vraiment une frustration même si nous avions abaissé le chrono. Certains éléments ne peuvent pas être maîtrisés, il faut l’accepter.

C’est parfois injuste mais cela fait partie des aléas des records. Il faut se dégager moralement de la frustration éventuelle, être très bons là où notre action est possible. Durant le tour du monde, il y aura nécessairement des moments frustrants, mais il faudra les oublier le plus vite possible pour qu’ils ne soient pas destructeurs.

Charles Caudrelier : Il faut bien comprendre que faire tourner un trimaran volant autour du monde sans casse majeure serait déjà un bel exploit. Nous avons beaucoup travaillé sur la fiabilité mais il reste une part non maîtrisable. La rencontre avec un OFNI fait partie des risques majeurs pouvant compromettre le record. Concernant la météo, il faudra de la réussite. Sans ça, on ne battra pas le record.

Ce côté aléatoire ne nous plaît pas. On peut très bien naviguer et échouer à cause de la météo.

Cammas et Caudrelier ont souhaité monter un équipage très complémentaire. | E. STICHELBAUT/POLARYSE /GITANA S.A

Plus un bateau est complexe, plus on a besoin de compétences particulières

Voiles et Voiliers : Votre équipage sera constitué de six personnes. Pourquoi ce nombre et comment avez-vous réalisé votre casting ?

Franck Cammas : Francis Joyon a battu le record avec un équipage de six marins et cela nous semble un bon repère. Notre bateau est plus complexe qu’IDEC mais on se sent capables de le mener à six. C’est le nombre le plus faible pour ne pas faire d’impasse sur le maniement et le pilotage du bateau à 100 %.

Au-delà, cela engendre du poids supplémentaire, ce qui va à l’encontre de la performance. Avec Charles, nous avons voulu réunir un équipage complémentaire. Plus un bateau est complexe, plus on a besoin de compétences particulières.

Charles Caudrelier : L’équipage s’est constitué assez naturellement. Il nous fallait quatre personnes, dont un mediaman pour faire vivre cette aventure. Nous embarquons donc Yann Riou. Nous voulions à bord un marin capable de très bien barrer les bateaux rapides et nous avons choisi Morgan Lagravière qu’on connaît bien pour son talent de glisse.

Cela nous semble aussi intéressant d’emmener notre boat captain David Boileau, qui connaît parfaitement le bateau. Il reste un sixième marin à choisir, entre Erwan Israel et Yann Eliès. Nous allons faire notre choix dans les jours à venir.

Sur mer plate, le dernier-né du Gitana Team vole de manière très stable. La donne se complique quand la mer se forme. | E. STICHELBAUT/POLARYSE /GITANA S.A

Voiles et Voiliers : La dernière vidéo de votre bateau, très spectaculaire, semble démontrer une parfaite maîtrise du vol, avec une stabilité impressionnante…

Franck Cammas : Oui mais les images ont été tournées dans des conditions idéales, qui sont malheureusement très minoritaires au large. On connaît bien le bateau, on le maîtrise. Cependant, beaucoup d’éléments peuvent venir dégrader ce bel équilibre, à commencer par l’état de la mer.

En fait, notre bateau atteint ses meilleures vitesses dans 18 à 20 nœuds de vent. Au-delà, la performance diminue car la mer se creuse. Nous n’avons donc pas besoin d’aller chercher des grosses conditions pour être efficaces, au contraire. L’autre grande nouveauté avec ces bateaux volants est qu’on peut naviguer à plus de 30 nœuds au près.

C’était la vitesse au portant de Groupama 3 il y a dix ans ! Cela élargit le spectre des routes possibles…

Charles Caudrelier et Franck Cammas s’accordent à dire qu’un duel avec Sodebo serait très stimulant. | Y.RIOU / POLARYSE / GITANA S.A

Si Sodebo part en même temps, cela créera une belle émulation pour le premier tour du monde de nos trimarans volants

Voiles et Voiliers : Le Sodebo de Thomas Coville va aussi s’attaquer au Trophée Jules Verne à l’automne. Comment voyez-vous cette éventualité d’un duel planétaire ?

Charles Caudrelier : Si une belle fenêtre météo se présente, il est très probable que nous partions en même temps. Cela nous plaît bien car avec Franck nous aimons les courses et la confrontation directe. Pour le public, ce serait génial de voir les deux équipages se tirer la bourre. Vous en rêvez tous !

Pour nous, ce serait très stimulant mais il faudrait faire attention à ne pas mettre trop d’intensité, à s’imposer un rythme trop élevé à cause de l’adversaire direct.

Franck Cammas : Avec Groupama 3, nous avons eu le même cas en 2010 car Banque Populaire a aussi tenté le record. J’étais plutôt content de ce scénario. Je trouve que cette dimension de duel autour du monde donne du piment au Trophée Jules Verne. Si Sodebo part en même temps, j’en serai ravi, cela créera une belle émulation pour le premier tour du monde de nos trimarans volants.