http://www.jim.fr/e-docs/00/02/9A/65/carac_photo_1.png Publié le 10/03/2018

Paris, le samedi 10 mars 2018 – C’est un sujet qui passionne autant qu’il interpelle le JIM. S’étant donné pour mission de proposer une information médicale scientifique, il ne pouvait guère demeurer longtemps étranger au débat. Mais ce que le journaliste Sylvestre Huet baptise dans un de ses derniers posts la sidération nous empêche parfois de penser la chose avec intelligence et efficacité. Pourquoi, et apparemment de plus en plus, les données scientifiques apparaissent-elles si rudement contestées par l’opinion publique et parfois même les pouvoirs publics ? Pourquoi l’objectivité de la science semble avoir de plus en plus de difficultés à triompher des peurs du progrès ? Est-ce la faute d’une ignorance croissante ? Des nouveaux médias ? Ou n’est-ce qu’une version moderne de l’inquiétude toujours provoquée par la science et les progrès techniques ajoutée à une défiance elle aussi ancestrale des élites ? L’interrogation est loin de n’étreindre que le JIM. Elle est au cœur de toutes les réunions de journalistes scientifiques, dans toutes les conversations entre chercheurs et apparaît à la base des entreprises de décryptage, décodage ou pour le dire à l’anglaise de « debunking ». Récemment, elle a été au cœur d’une tribune publiée sur le blog de la sociologue Virginie Tournay (médaille de bronze du CNRS 2011) hébergé par le Huffington Post.

Populisme précautionniste

Virginie Tournay et une soixante de personnalités du monde de la science et des médias s’alarment : « Depuis plusieurs années, on assiste à une remise en cause croissante de l’universalité, de la valeur culturelle et de l’impact social du travail scientifique. L’incertitude normale, constitutive des premières étapes de tout développement scientifique ou technologique suscite parfois des inquiétudes. Des postures idéologiques fondées sur une défiance croissante vis-à-vis des processus d’acquisition des données scientifiques les alimentent. Dans ce relativisme culturel, la connaissance sociale de la science s’éloigne des considérants scientifiques », indique le texte en préambule. La manifestation (et/ou la conséquence) de cette défiance est l’émergence d’un « populisme précautionniste omniprésent pour reprendre la formule du sociologue Gérald Bronner » signale la tribune. Ce mécanisme délétère paraît s’exercer dans de nombreux domaines cités en exemple par les auteurs : « Priver un accès raisonné des agriculteurs aux outils de la biologie moderne et aux produits phytosanitaires est susceptible de conduire à une crise sanitaire et économique grave. Ôter de façon systématique les vaccins, les produits pharmaceutiques, les micro-ondes, les compteurs électriques, la viande rouge, les fertilisants, le gluten, les satellites météorologiques et les outils de télécommunication à l’humanité aurait certainement des effets plus négatifs que positifs (…). Il faut ainsi apprendre à faire la part des choses entre les effets réels d’une action, et ce qui relève de la légende sociale » implore la tribune. Cette dernière ajoute encore que « Ces ignorances culturelles focalisent davantage notre attention sur les conséquences possibles des actions technologiques, qui sont évaluées et peuvent faire l’objet de suivi, au détriment des conséquences de l’inaction publique qui ne peuvent pas être mesurées. Or, la précaution ne signifie pas résistance au changement mais elle a pour visée la protection de la santé des personnes et de l’environnement ».

Mieux former les journalistes

Face à cette situation, les auteurs considèrent donc qu’une « reconquête » de la « culture scientifique » est indispensable et ils avancent quelques pistes concrètes pour y parvenir : « C’est un défi qui engage les acteurs politiques, médiatiques, culturels et scientifiques et qui plaide pour une plus grande reconnaissance du rôle des associations de culture scientifique par les pouvoirs publics. Cela oblige à penser le développement d’une communication allant au-delà des formes traditionnelles déjà mises en œuvre par les institutions. Une structure de médiation qui assisterait les médias sur des sujets controversés doit être fondée. Les étudiants, toutes disciplines confondues, doivent être sensibilisés à la vulgarisation scientifique. Il importe de développer des médiations numériques pour s’adapter à la nouvelle économie de l’information à l’ère des réseaux sociaux. De nombreuses chaînes s’affirment sur Youtube, animées par des médiateurs sachant combiner le plaisir de la démonstration et de l’explication comme dans les musées scientifiques, avec celui de l’histoire culturelle des sciences comme dans les musées d’art. C’est à cette condition seule que le futur scientifique deviendra un présent offert par le passé, pour reprendre en le paraphrasant, André Malraux » concluent les auteurs.

La science et la technologie n’ont pas que du bon – loin de là 

Cette tribune a représenté pour de nombreux lecteurs un soulagement et une reconnaissance : de façon raisonnée et nuancée paraissaient en effet exprimés tout à la fois le malaise croissant face à une méfiance elle aussi croissante et difficilement compréhensible et la volonté d’une véritable mobilisation. Cependant, si le constat apparaît très largement partagé, ce texte n’a pas fait l’unanimité.

Sur son blog hébergé par Mediapart, Michel Pinault, historien et membre du Groupe d’histoire sociale reproche aux auteurs leur posture si ouvertement « positiviste » et leur négation des méfaits possibles de la science (et dès lors des raisons objectives des doutes des citoyens). Cette démarche, ainsi que celles qui ont pu la précéder (telle l’adoption en février 2017 d’une Résolution sur les sciences et le progrès dans la République par l’Assemblée nationale ignorée par les médias mais citée par Virginie Tournay) « impliquent une sorte d’aveuglement sur le bilan contrasté, aujourd’hui largement partagé, de plus d’un siècle de développement scientifico-technique qui amène à mettre en balance les progrès que l’humanité doit à cet essor, dans les domaines de l’alimentation, de la santé, du confort de vie, etc., avec tous les drames qu’il a en même temps engendrés, depuis le bilan humain des guerres du 20ème siècle – Hiroshima compris – et des formes modernes de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme qu’il a permises, jusqu’aux menaces actuelles liées à la prolifération incontrôlée des activités nucléaires, chimiques, bio-technologiques, informatiques, etc. Dans les nombreuses occasions dans lesquelles le monde scientifique s’est ainsi alarmé, depuis l’Appel de Heidelberg en 1992, la confusion a souvent été entretenue entre science et technologies, le bilan de l’activité scientifique en termes de connaissances accumulées et de retombées sociales positives permettant de valider implicitement l’équation “science = progrès” et de considérer que seules les “mauvaises applications” pouvaient donner lieu à critique. Le monde scientifique n’est pas ignorant de l’existence de ce débat et d’ailleurs certains scientifiques participent à la réflexion sur la nature de leur activité et de ses liens avec la sphère économico-sociale, mais au moment de se mobiliser collectivement, au nom de cette science qu’il représente et entend représenter, ce monde scientifique feint d’ignorer la question et préfère exprimer un point de vue univoque, purement positiviste », observe Michel Pinault.

Le mythe du chercheur désintéressé mu uniquement par la quête de la vérité

La seconde nuance développée par Michel Pinault concerne la figure du scientifique. Il observe que le chercheur d’aujourd’hui est loin « des savants ayant appartenu à un hypothétique âge d’or de la “science pure et désintéressée” des Pasteur, des Curie ». Les scientifiques actuels sont les fruits d’un long parcours académique et les rouages d’une organisation qui ne laissent qu’une place « annexe », selon lui, à la « recherche de la vérité et l’accumulation des connaissances ». « Définir aujourd’hui le chercheur scientifique c’est (…) prendre en compte l’ensemble des implications sociales désormais attachées à cette profession. (…). C’est lui que la société observe, juge et conteste. C’est lui que la société interroge devant les retombées inquiétantes des techno-sciences actuelles. Si crise de la recherche, de la culture scientifique, il y a, les acteurs de la recherche ne peuvent s’en laver les mains et attribuer à d’autres les responsabilités. Ils doivent s’interroger sur ce qu’ils sont et sur ce qu’ils font » insiste Michel Pinault.

Sidération mais contestation

Il n’est pas le seul à s’affirmer en décalage avec le texte de la tribune du Huffington Post, tout en reconnaissant l’importance du constat. « On peut comprendre la sidération de nombre de scientifiques devant l’étendue de l’inculture scientifique des populations » écrit par exemple le journaliste Sylvestre Huet. Néanmoins, il prend clairement ses distances avec le texte de la tribune. Il regrette entre autres que ses auteurs n’aient pas davantage nuancé leur propos et signalé l’importance du débat. « Pas un seul exemple où la culture scientifique conduit justement à s’interroger sur l’utilité ou les risques d’une technologie, qu’elle soit ancienne ou nouvelle. Cette asymétrie totale ne peut que susciter le trouble, l’interrogation sur les véritables objectifs de cet appel à la raison où certains se sont peut-être fait entourlouper par d’autres » critique-t-il.

Passage en force dangereux

A l’instar de Michel Pinault, Sylvestre Huet paraît également regretter que le texte ne procède à aucune évocation de la part de responsabilité du monde scientifique dans les phénomènes de défiance. D’une manière générale, il considère que le manque de nuance du texte, son absence de prise en compte de la complexité du problème pourraient être contre-productives : « Cette sidération peut conduire certains scientifiques à juger qu’il y a « urgence » et que le combat pour mettre de la raison et du savoir dans le débat public est prioritaire sur une approche plus nuancée du sujet. C’est probablement une erreur, provoquée par une vision beaucoup trop influencée par les partisans d’un passage en force au service de technologies qu’ils jugent indispensables ou sans risques. Elle peut très mal se terminer, par une attitude de défiance systématique vis à vis du savoir et des experts dont on peut considérer que l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche constitue un exemple extrême » écrit-il ainsi en conclusion.

Certains partageront les réticences de Sylvestre Huet et de Michel Pinault, mais d’autres, peut-être encore trop positivistes, verront dans ces contestations une nouvelle manifestation de l’influence de certaines positions idéologiques. A cet égard ils pourraient être confortés par la révélation du refus du Monde de publier la tribune de Virginie Tournay après des dissensions au sein de la rubrique Science du journal, rubrique où certains journalistes se sont à plusieurs reprises illustrés par des prises de parti parfois éloignées des faits scientifiques.

Afin de déterminer quelle orientation vous semble le mieux correspondre à vos inclinaisons vous pouvez lire:

Le blog de Virginie Tournay : http://www.huffingtonpost.fr/virginie-tournay/ne-nous-reposons-pas-sur-nos-lauriers-en-france-la-culture-scientifique-est-a-reconquerir_a_23369215/
Celui de Michel Pinault https://blogs.mediapart.fr/michel-pinault/blog/010318/crise-de-la-culture-scientifique-crise-de-la-science
Et de Sylvestre Huet : http://huet.blog.lemonde.fr/2018/02/27/polemique-sur-la-culture-scientifique/

Aurélie Haroche

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