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Kate Johnson – AUTEURS ET DÉCLARATIONS  – 18 février 2020

Etats-Unis — « La plus magique des potions que je connaisse pour dormir, c’est la mélatonine » explique Rubin Naiman, psychologue, spécialiste du sommeil, professeur assistant à l’Université d’Arizona (Tucson, Etats-Unis). Bien que les principales sociétés savantes du sommeil ne la recommandent pas comme traitement de l’insomnie, Rubin Naiman compare la mélatonine à Nyx, la déesse grecque de la nuit, mère d’Hypnos, le dieu du sommeil. Il l’appelle « Nyx en bouteille ».

Et des millions de Nord-Américains semblent d’accord avec lui. En 2012, 3,1 millions d’Américains en prenaient, un nombre qui n’a cessé de grimper. Le marché global de la mélatonine était évalué à 700 millions de dollars en 2018. Il atteindra les 2790 millions de dollars fin 2025.

La mélatonine, une molécule aux multiples vertus

Dans la plupart des pays du monde, la mélatonine n’est disponible que sur prescription médicale, mais pas aux Etats-Unis et au Canada où elle est en libre accès car considérée comme un complément alimentaire.

Paradoxalement, bien que la plupart des gens prennent de la mélatonine pour dormir, son secret le mieux gardé est probablement lié à ses propriétés anti-inflammatoires, antioxydantes et oncostatiques.

« La mélatonine est une ” molécule aux multiples propriétés »

La mélatonine est une « molécule aux multiples propriétés » dont « la panoplie ahurissante de fonctions dépasse les attentes de la majorité de ceux qui en sont déjà d’ardents adeptes » d’après Russel Reiter (UT Health San Antonio), un spécialiste de la molécule et fervent adepte.

Russel Reiter a publié des centaines d’articles sur la mélatonine, dont les plus récents précisent ses bienfaits ou ses utilisations possibles pour le cancer le diabète l’hypertension des maladies intestinales des maladies neurodégénératives et même le vieillissement .

L’American Academy of Sleep Medicine plus que réservée

Alors pourquoi les principales sociétés savantes spécialistes du sommeil hésitent-elles encore à faire de la mélatonine un traitement de l’insomnie courante ? L’American Sleep Association et la National Sleep Foundation rappellent l’existence de données contradictoires concernant l’efficacité de la mélatonine. L’American Academy of Sleep Medicine (AASM) recommande aux médecins de ne pas conseiller la mélatonine, en insistant sur les preuves de « faible efficacité » [1].

Une revue des études contrôlées, randomisées et en double aveugle sur la mélatonine dans l’insomnie chez des volontaires sans autre comorbidité significative « suggère une réduction modeste d’environ dix minutes de la durée d’endormissement, ce que l’on ne considère pas comme cliniquement significatif » explique le Dr Michael Sateai (Geisel School of Medicine Dartmouth, Hanover, Etats-Unis), premier auteur des recommandations de l’AASM. D’après les résultats de cette revue, la mélatonine n’a pas montré d’améliorations significatives pour les autres troubles du sommeil.

« Cependant la mélatonine est approuvée en Europe dans le traitement de l’insomnie primaire de l’adulte »

Cependant la mélatonine est approuvée en Europe dans le traitement de l’insomnie primaire de l’adulte [2]. Il a été montré qu’elle aidait à lutter contre les problèmes de sommeil des enfants atteints d’un trouble du spectre autistique, des adolescents souffrant de dépression, des femmes avec des troubles dysphoriques prémenstruels, des patients hypertendus sous bêta-bloquants et des enfants TDAH [3].

« Les recommandations de l’AASM en défaveur de la mélatonine ne signifient pas que la molécule soit inefficace ou dangereuse » souligne le Dr Sateai. « Cela signifie simplement que, selon les standards que nous utilisons, les preuves sont insuffisantes pour démontrer une efficacité. De plus, nos recommandations concernaient l’ensemble de la population adulte, nous n’avons pas été en mesure d’extraire des données pour la population âgée ».

« Ceci dit, certaines études suggèrent que la mélatonine pourrait être utile dans l’insomnie des personnes âgées, peut-être en particulier chez celles qui ont une diminution de la production de mélatonine endogène liée au vieillissement » détaille-t-il en nuançant cependant « là aussi, les données disponibles comportent des résultats contradictoires ».

Avant d’ajouter que « l’utilisation de la mélatonine chez les enfants présentant des problèmes développementaux ou psychiatriques est tout autre chose, que nous (ndlr : l’AASM) ne traitons pas. »

Des effets auto-immuns ?

Malgré la prudence des Sociétés du sommeil, « les données que nous avons confirment clairement son rôle dans la régulation des rythmes circadiens, si cruciale pour un sommeil sain » indique Rubin Naiman.

Rôle controversée dans les maladies auto-immunes

Y a-t-il des preuves d’un quelconque risque ? La mélatonine présente globalement un bon profil de sécurité, avec des effets indésirables mineurs comme de la fatigue et de la léthargie de courte durée et dépendant des doses [4]. Bien qu’il y ait quelques preuves d’effets indésirables sur la pression artérielle et le rythme cardiaque chez les patients présentant des problèmes CV sous médicament antihypertenseur, on ne sait pas si ces effets sont dus à la mélatonine elle-même ou à des interactions médicamenteuses.

Comme la mélatonine renforce le système immunitaire, un débat est en cours à propos de sa sécurité chez des patients atteints d’une maladie auto-immune. Même si la tendance est de considérer que son profil est sûr dans ce contexte, il y a encore des voix qui appellent à la prudence.

Zoologiste retraité de l’Université de Göttingen, Rüdiger Hardeland, qui a beaucoup étudié la mélatonine, en fait partie. « La mélatonine peut stimuler le relargage de cytokines pro-inflammatoires et d’autres médiateurs » indique-t-il, expliquant que des études montrant des associations entre les taux de mélatonine endogène et des symptômes de la polyarthrite rhumatoïde (PR) ont convaincu des médecins qu’une supplémentation en mélatonine n’était pas à conseiller chez les patients avec une PR.

« Pour moi, ce résultat doit être considéré comme une mise en garde pour toutes les maladies auto-immunes » précise-t-il.

De fait, l’Arthritis Foundation a mis la mélatonine dans sa liste de compléments alimentaires à éviter chez les patients avec une maladie auto-immune.

Mais ceci reste extrêmement controversé. D’autres chercheurs, notamment Russel Reiter, pensent au contraire que la mélatonine soulage les symptômes de la PR et d’autres maladies auto-immunes [5].

« La majorité des études sur la mélatonine et les maladies auto-immunes suggèrent que l’utilisation de la mélatonine n’est pas problématique » explique Russel Reiter. « Si on considère les dizaines de milliers de personnes qui prennent de la mélatonine quotidiennement, il y a peu d’indications pour lesquelles elle est [contre-indiquée] à cause de l’auto-immunité ou d’autre chose ».

Moment des prises et quantité de mélatonine

Les chercheurs travaillant dans différents champs de la médecine ont demandé à plusieurs reprises des études supplémentaires sur les effets de la supplémentation en mélatonine car beaucoup de questions restent en suspens. Mais il est peu probable que de nouvelles études soient menées.

« Il y a trop peu de motivation financière pour étudier la mélatonine parce que cette molécule ne peut pas être brevetée »

« Il y a trop peu de motivation financière pour étudier la mélatonine parce que cette molécule ne peut pas être brevetée et qu’elle entre en compétition avec les produits présents dans le marché très lucratif des hypnotiques » explique Rubin Naiman.

Il ajoute que, de plus, la plupart des professionnels de santé sont réticents à recommander une supplémentation en mélatonine à cause des incertitudes liées à la qualité, la dose et au rythme des prises.

« Les 3 mg du comprimé standard sont bien supérieurs à la dose nécessaire pour dormir. Depuis les dernières années, nous voyons des produits dosés à 5mg et même jusqu’à 10 mg. Or plus n’est certainement pas mieux, et cela pourrait théoriquement « downréguler » notre mélatonine endogène » précise-t-il.

Toujours d’après lui, le moment des prises, le « timing », est aussi très important mais c’est un paramètre que l’on néglige trop souvent.

En Amérique du Nord où les compléments à base de mélatonine ne sont pas régulés, la qualité des produits est une véritable préoccupation. Dans une étude sur les produits canadiens [6], la quantité de mélatonine variait de -83% à +478 % par rapport à ce qu’indiquait l’emballage. Pour une même marque, la variation entre deux lots du même produit s’élevait à +465 %.

« Il y a une poignée de fabricants qui produisent de la mélatonine à un « niveau pharmaceutique », c’est-à-dire, pure, le « must » » a commenté Rubin Naiman.

Mimer la mélatonine endogène

« Etant donné qu’une des fonctions primaires est de réguler les rythmes circadiens, le peu d’intérêt pour le timing est vraiment frappant. Il n’y a finalement aucune discussion dans la littérature sur le fait de tenter de reproduire la courbe de largage de la mélatonine que l’on observe dans le cerveau » a-t-il expliqué.

« Les taux de mélatonine naturelle sont bas en début de soirée, puis ils augmentent régulièrement au cours de la nuit, et il y a un pic pendant le troisième tiers du sommeil. Du fait de la demi-vie courte (environ 30 à 45 minutes) de la mélatonine, prendre une pilule à libération normale au moment du coucher provoque un pic tôt dans la nuit et un taux qui diminue jusqu’au matin. Exactement le contraire de l’évolution naturelle du taux de mélatonine ».

Il suggère de prendre des comprimés à libération retardée à l’heure du coucher ou de prendre en sublingual un produit à libération standard au cours de la nuit.

Adoré telle la déesse Nyx ou considéré comme le boson de Higgs de la biologie [7], la mélatonine a de fervents adeptes et des détracteurs plutôt timides. Bien que l’enthousiasme pour cette molécule soit nourri par un nombre croissant de résultats, des inquiétudes demeurent, liées notamment au manque de preuves formelles.

Cet article a été publié initialement sur Medscape.com sous l’intitulé Melatonin: Magic Potion or Unregulated Danger?. Il a été traduit et adapté par Marine Cygler pour Medscape édition française.

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Références

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Citer cet article: Mélatonine : potion magique ou réel danger ? – Medscape – 18 févr 2020.