http://www.jim.fr/e-docs/00/02/9D/12/carac_photo_1.jpg Publié le 18/04/2018

Paris, le mercredi 18 avril 2018 – Les pionniers du recueil des dons de sperme et d’ovocyte semblent viscéralement attachés à la préservation de l’anonymat des donneurs. Le Professeur Georges David qui a fondé les Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme (CECOS), qui avait été un spécialiste du don du sang, considérait que le secret s’imposait dans le domaine des gamètes comme dans celui du sang. Dans sa lignée, le professeur Louis Bujan, ancien président de la Fédération des CECOS observe cité aujourd’hui par La Croix : « Seule une minorité demande la levée, car l’anonymat permet au père de prendre sa place et protège l’enfant en lui permettant d’établir une relation sécurisée avec lui ». De son côté, le professeur Jean-Pierre Wolf, responsable du CECOS de l’hôpital Cochin s’était montré au début de l’année assez ironique face aux demandes visant à lever l’anonymat. Il avait notamment rappelé que ce principe n’avait pas été imposé pour « nuire aux enfants ou à leurs parents » mais tout au contraire pour « garantir la sérénité dans leur vie familiale, ainsi que celle du donneur, ce qui est un objectif louable » remarquait-il.

Tentative de conciliation

Pourtant, au-delà de cette position historique, qui demeure partagée par beaucoup, les CECOS ne peuvent rester insensibles aux demandes qui émergent au sein de la société, portées par des associations souvent dynamiques. La revendication d’un “droit à connaître ses origines” est en effet aujourd’hui de plus en plus active et alors que les progrès récents permettent un accès plus simple à certains tests génétiques, la stabilité de l’édifice des CECOS tend à être ébranlée. C’est dans cette perspective que la Fédération des CECOS vient d’adopter des recommandations qui ont beaucoup surpris, en faveur d’une levée partielle de l’anonymat. Il ne s’agirait pas de permettre de découvrir l’identité du donneur, mais de pouvoir se référer à certains éléments biographiques : une lettre expliquant les raisons du don, des indications sur l’origine géographique, le secteur d’activité, ses antécédents médicaux, le nombre d’enfants et le nombre d’enfants issus de ses dons. Ces informations doivent demeurer non identifiantes (même si certains, dont le journaliste et médecin Jean-Yves Nau sur son blog, considèrent que c’est aujourd’hui une gageure). Elles pourraient être collectées et conservées par un centre national, qui aurait en outre pour mission de veiller à ce que les recommandations concernant la limitation du nombre de dons sont bien respectées, alors que faute de centralisation des données, des doutes existent parfois. « C’est une position qui prend en compte l’intérêt de l’enfant, à l’heure où certains s’inquiètent que celui-ci soit sacrifié au nom du droit à l’enfant » analyse Pierre le Coz, philosophe et professeur à la faculté de médecine d’Aix-Marseille cité par la Croix, qui salue encore une « position médiane ». « Cela permettrait de répondre aux attentes de certains enfants ou jeunes adultes conçus par don, en humanisant le donneur, sans déstabiliser l’édifice actuel » défend pour sa part dans les colonnes du Monde, Nathalie Rives, présidente de la fédération. Semblant parfaitement reconnaître le caractère délicat de cette proposition et considérant que les informations attendues par les enfants nés d’un don de sperme ou d’ovocyte ne sont pas nécessairement stricto sensu liées à un nom, elle paraît espérer que cette mesure permettra d’apaiser les demandes en faveur de la levée de l’anonymat. On relèvera encore que la Fédération ne s’est pas prononcée sur le caractère obligatoire ou non pour les donneurs de se conformer à la transmission d’informations sur eux-mêmes.

Pas assez « humanisé » pour les défenseurs de la levée de l’anonymat

Cependant, les défenseurs d’une telle cause ont rapidement considéré que ces propositions, bien qu’encourageantes, étaient insatisfaisantes. « Nous ne demandons pas notre pedigree, on veut de l’échange et de l’humain » affirme Audrey Kermalvezen, qui mène en France la bataille pour la levée de l’anonymat et dont le premier argument était pourtant son souci de savoir si elle ne pouvait pas être apparentée avec son époux, lui aussi né d’un don de sperme, souci auquel la préconisation de la Fédération des CECOS permettrait de répondre. Du côté, des tenants d’un anonymat strict, la recommandation pourrait également déplaire. D’abord, parce que comme le reconnaît elle-même Nathalie Rives, on ignore les conséquences d’un tel dispositif sur le nombre de donneurs (alors que la possibilité depuis 2016 pour les personnes sans enfant de donner leur gamète a fait progresser tant chez les hommes que chez les femmes cette pratique). Jean-Pierre Wolf mettait en garde dans son texte publié au début de l’année par Le Monde : « En Suède, cela a eu trois conséquences : les donneurs habituels, pères de famille, se sont abstenus de donner leur sperme, ne voulant pas voir débouler dans leur existence des enfants qu’ils n’auraient pas désirés pour eux-mêmes. Cela n’était pas très grave, car d’autres donneurs sont apparus. Des jeunes essentiellement épris d’altruisme, comme le sont les jeunes d’aujourd’hui, qui volent au secours de la planète ou des migrants avec des comportements responsables » débute-t-il d’une façon caustique avant d’évoquer la fuite des familles devant recourir aux dons dans d’autres pays et une tendance plus marquée à la non révélation des circonstances de leur conception aux enfants concernés. Si aujourd’hui, incitées par les médecins des CECOS, les familles sont en effet de plus en plus nombreuses à évoquer avec leur enfant les circonstances de leur naissance  (80 % le font selon le professeur Bujan), beaucoup redoutent un retour du secret, qui peut s’avérer délétère quand la révélation est brutale ce qui est parfois le point de départ à la recherche de ses origines.

Le “en même temps” sera-t-il suffisant ?

On notera par ailleurs que la Fédération des CECOS s’est déclarée en faveur de l’accès des couples de femmes à la procréation médicalement assistée (PMA), même si elle souligne qu’il « faut absolument prévoir des moyens pour accueillir les personnes qui solliciteront des dons, dont le nombre pourrait doubler par rapport à aujourd’hui, et recruter des donneurs afin d’avoir des gamètes en quantités suffisantes » détaille Nathalie Rives dans Le Monde. Voilà qui ne froissera guère certains des opposants à cette mesure, qui, tels les militants de la Manif pour tous, sont, de toutes manières, contre l’insémination artificielle grâce à un tiers pour tous les couples. C’est désormais aux pouvoirs publics de trancher sur ces sujets, alors que la question de la levée de l’anonymat n’était originellement pas prévue au programme de la révision des lois de bioéthique.

Aurélie Haroche

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