Par Pippa Wysong

prise d'Aspirine Profession Santé logo  21/12/2021

Selon les résultats d’une étude menée par des chercheurs européens, l’aspirine (acide acétylsalicylique) serait associée à une probabilité accrue d’insuffisance cardiaque chez les personnes présentant un risque pour cette affection.

L’étude, publiée dans ESC Heart Failure, s’est appuyée sur les données de 30 827 patients à risque d’insuffisance cardiaque et a indiqué que la prise d’aspirine était associée à une première incidence d’insuffisance cardiaque, indépendamment des autres facteurs de risque, ainsi qu’à un risque accru de réadmission pour insuffisance cardiaque.

En général, l’insuffisance cardiaque est considérée comme un état pro-thrombotique, ce qui implique la nécessité d’un traitement antithrombotique.

Mais « d’un autre côté, le traitement antithrombotique, en particulier l’aspirine, est prescrit dans le cadre de la prévention des événements cardiovasculaires… qui peuvent par conséquent conduire à une insuffisance cardiaque », ont écrit les chercheurs.

L’étude a été menée à l’aide de la base de données HOMAGE (Heart ‘Omics’ in AGEing) et a utilisé les données de 30 827 participants provenant de 21 études.

Les études ont été incluses si des informations sur l’utilisation de l’aspirine et l’incidence de l’insuffisance cardiaque fatale et non fatale étaient disponibles, et si les patients devaient être hospitalisés.

La cohorte avait un âge moyen de 66,8 ans, et 34% étaient des femmes.

Aucun participant ne souffrait d’insuffisance cardiaque au début de l’étude.

Le diagnostic d’insuffisance cardiaque primaire nécessitait une hospitalisation, mais n’incluait pas les diagnostics communautaires.

Les informations de base ont également inclus diverses informations sur la santé, telles que l’IMC, le taux de cholestérol, la prise de médicaments et les antécédents médicaux.

La définition de l’insuffisance cardiaque a été basée sur une combinaison de signes et de symptômes, et comprenait une radiographie pulmonaire avec congestion de liquide ou un échocardiogramme.

Les dossiers médicaux ont également été examinés.

Les participants ont été classés comme utilisateurs ou non-utilisateurs d’aspirine, et ceux qui utilisaient d’autres traitements pour des affections thrombotiques ont été exclus.

L’utilisation de l’aspirine était généralement indiquée en cas d’antécédents d’hypertension, de diabète sucré, d’infarctus du myocarde, de maladie coronarienne, de fibrillation auriculaire ou d’antécédents d’événements cérébrovasculaires.

Le suivi médian était de 5,3 ans. Au total, 1330 participants ont souffert d’une insuffisance cardiaque (fatale ou non) avec un taux d’incidence de 14,5 pour 1000 années-personnes dans le groupe aspirine contre 5,9 pour 1000 années-personnes dans le groupe sans aspirine, ont écrit les chercheurs.

Dans l’ensemble, la prise d’aspirine a été associée indépendamment à un risque accru de 26% de nouveau diagnostic d’insuffisance cardiaque par rapport aux personnes qui n’en prenaient pas.

« Nos observations suggèrent que l’aspirine devrait être prescrite avec prudence chez les patients présentant un risque d’insuffisance cardiaque ou ayant une insuffisance cardiaque », conclut le document.

À la question de savoir si cela pourrait avoir un impact sur le recours à l’aspirine pour traiter d’autres maladies cardiovasculaires si son utilisation augmente le risque de développer une insuffisance cardiaque, le Dr Jan Staessen, coauteur de l’article et professeur émérite de médecine à l’Université de Louvain, n’a fait aucun commentaire au Medical Post, une publication soeur de ProfessionSanté.ca.

Mais un spécialiste canadien de l’insuffisance cardiaque a déclaré que cette découverte ne signifie pas que les médecins doivent changer de pratique.

« Je ne pense pas que la qualité des données probantes présentées soit suffisante pour changer la pratique et certainement pas pour changer les lignes directrices.

Mais cela pourrait être une preuve suffisante pour dire “Hé, nous devons faire un essai pour examiner cela de manière prospective”», a déclaré le Dr Sean Virani, professeur agrégé de médecine à l’Université de Colombie-Britannique et l’un des auteurs des lignes directrices de la SCC/CHFS sur l’insuffisance cardiaque.

Il n’a pas participé à l’étude.

Les médecins devraient continuer de se fier aux lignes directrices de la Société canadienne de cardiologie (SCC), qui ne préconisent pas la prise d’aspirine comme traitement ou en prévention de l’insuffisance cardiaque.

Toutefois, l’aspirine devrait être envisagée chez les patients atteints de maladie athérosclérotique, a-t-il ajouté.

Il note que l’étude européenne s’est intéressée aux patients qui ont développé une nouvelle insuffisance cardiaque et qui se sont présentés à l’hôpital.

Ce groupe peut être très différent des patients chez qui une insuffisance cardiaque a été diagnostiquée dans la communauté. Or, ces derniers n’ont pas été inclus.

Une autre question qui n’a pas été clarifiée porte sur les sous-ensembles de patients souffrant d’insuffisance cardiaque: leur condition s’améliore ou se détériore avec un traitement à l’aspirine en fonction de leur fonction cardiaque, de la cause sous-jacente de leur insuffisance cardiaque ou de la dose d’aspirine administrée?

La seule surprise de l’étude est la forte utilisation de l’aspirine pour d’autres problèmes médicaux chez les patients souffrant d’insuffisance cardiaque.

« L’augmentation du risque d’insuffisance cardiaque avec l’aspirine n’est pas quelque chose qui est apparu comme un problème jusqu’à présent, et je n’ai pas connaissance de preuves anecdotiques ou de rapports contemporains à cet effet.

On a suggéré une augmentation des cas d’insuffisance cardiaque dans certains essais sur les antiplaquettaires, mais ces essais n’ont jamais été conçus pour examiner les cas d’insuffisance cardiaque », a déclaré le Dr Virani.

En outre, l’aspirine est un anti-inflammatoire non stéroïdien (AINS) et cette classe de médicaments ne doit pas être prescrite aux personnes souffrant déjà d’insuffisance cardiaque.

Les AINS provoquent de l’hypertension, favorisent la rétention de sel et de liquide et peuvent interagir avec d’autres médicaments cardiaques, entraînant des lésions rénales.

Toutefois, « en règle générale, nous ne limitons pas l’utilisation des AINS chez les patients qui présentent un risque d’insuffisance cardiaque », a-t-il précisé.

L’étude est génératrice d’hypothèses, et d’autres essais prospectifs randomisés seront donc nécessaires pour déterminer si l’aspirine est un facteur de risque supplémentaire pour le développement de l’insuffisance cardiaque.

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