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IN EXTREMIS – 1/3 (Une nouvelle inédite inspirée du Vendée Globe)

Ancien moniteur de voile, André Cantor écrit des nouvelles inspirées du monde maritime.

Son recueil paru chez l’Harmattan, « Comme l’écume sur la mer », a été primé à Saint-Gilles-Croix-de-Vie dont il vous encourage à soutenir la station SNSM.

Notre lecteur s’est inspiré de la dernière édition du Vendée Globe pour écrire cette nouvelle pour Voiles et voiliers.

Nous la publierons en trois séquences. Une par jour. C’est parti !

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Un plafond de nuages bas, laissait à peine deviner la fluorescence rectiligne du sillage. | BORIS HERRMANN RACING

André CANTOR (Iconographie : Itzel-Marie DIAZ). Publié le 27/12/2021 à 19h04

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Florence somnolait sur sa bannette, calée contre la table à carte.

Son voilier, lancé à toute vitesse dans la nuit des quarantièmes, enchaînait des surfs infinis sur la longue houle des hautes latitudes.

Dans cette course en solitaire autour du monde, l’engagement physique et mental des concurrents était total, aucun relâchement n’était permis.

La nuit sans lune, enveloppée d’un plafond de nuages bas, laissait à peine deviner la fluorescence rectiligne du sillage.

Soudain, la sonnerie de son téléphone iridium la tira de sa torpeur.

C’était la direction de course. Elle décrocha.

— Florence, c’est Armel, il y a un problème avec Kevin !

Kevin ! ? Mentalement, Florence visualisa immédiatement son concurrent le plus direct, le skipper du voilier surnommé « L’étalon noir », celui avec lequel elle tirait la bourre depuis plusieurs jours, l’un prenant alternativement l’avantage sur l’autre à la faveur des options de voilure ou de route.

La veille, il avait réussi à devancer Florence de quelques milles avant d’annoncer que sa dernière drisse de voile d’avant s’était rompue et qu’il avait décidé de monter au mat pour la remplacer, à l’abri sous le vent de l’île Macquarie.

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Florence, c’est Armel, il y a un problème avec Kevin ! | MIRANDA MERRON SAILING TEAM

— C’est quoi le problème ?

— Hier en fin de journée, il est bien arrivé à l’abri de Macquarie et a choisi de monter immédiatement en haut du mât pour profiter des dernières lueurs du jour.

Mais depuis, nous n’avons plus de nouvelles, il ne nous a pas rappelés pour dire s’il avait réussi à réparer.

— Il a eu un contact avec les Australiens de la base météo ?

— Juste un contact radio rapide en arrivant dans la baie.

Depuis, il fait nuit, ils voient juste le feu de mat qui dérive doucement vers le sud parallèlement à la côte.

— Ils peuvent pas aller voir ce qu’il se passe ?

— Les Australiens n’ont qu’un petit pneumatique à disposition, mais le moteur est en panne.

Demain, ils seront ravitaillés par un navire de la marine australienne qui devrait arriver vers midi et pourra alors intervenir, mais il y a urgence à joindre Kevin. Nous sommes inquiets, il a dû lui arriver quelque chose.

— OK, bien reçu, attend, je regarde.

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Bien reçu, Florence. Tiens-nous régulièrement informés. | RONAN GLADU POUR ISABELLE JOSCHKE / MACSF

Elle examina l’écran de son ordinateur, tapota son clavier, fit glisser le pointeur.

Elle annonça enfin :

— Armel, écoute, je me déroute et je me dirige vers l’île. Je devrais y être au lever du jour.

— Bien reçu, Florence. Tiens-nous régulièrement informés. À tout à l’heure, bonne chance… et… merci !

Florence raccrocha le téléphone, régla le pilote automatique et sortit ajuster les voiles.

Dans le sifflement strident de ses foils, le voilier cabra sa coque aux motifs argentés et se projeta sur la houle obscure, au cœur de la brume et des ténèbres.

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Le voilier cabra sa coque aux motifs argentés au cœur des ténèbres. | ANNE BEAUGÉ́ POUR INITIATIVES CŒUR

Une aube blafarde suintait à travers la brume quand Florence repéra la masse de l’île sur l’avant tribord de son voilier.

Elle incurva sa route jusqu’à faire cap au sud, suivant ainsi une route parallèle à la côte.

À la pointe nord de l’île, au raz de l’eau, une petite lumière brillait faiblement : la base météo.

Progressant dans la brume, Florence gardait toutes ses voiles hautes pour rejoindre au plus vite le bateau de Kevin, qu’elle estimait se trouver à petite distance de la côte, plus bas dans le Sud.

Au fur et à mesure qu’elle avançait sous la protection de l’île, la mer se calmait et le vent devenait moins fort mais plus turbulent, perturbé par le relief.

Ce dernier, dans le jour naissant, prenait peu à peu consistance, abrupte muraille tapissée d’une végétation rase et couronnée de nuages sombres.

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Une aube blafarde suintait à travers la brume quand Florence repéra la masse de l’île sur l’avant tribord de son voilier. | MIKE GOLDING / GAMESA

Florence écarquillait les yeux pour essayer de percer du regard cette brume dont son voilier déchirait les écharpes filandreuses.

Les jumelles ne lui étaient d’aucune utilité, la fatigue lui brûlait les yeux.

Régulièrement, elle scrutait l’écran de son radar, mais aucun écho n’était détecté.

Le voilier s’était reposé sur sa coque et évoluait à présent sur une mer plate, dans un chuintement continu que ne rythmait plus l’amplitude de la houle.

C’était comme un long soupir continu qui accompagnait la quête inquiète de Florence.

Depuis un long moment, elle longeait la côte, et allait bientôt atteindre la pointe extrême de l’île, là où la houle des tempêtes reprend ses droits et règne en cruel despote jusqu’aux confins de l’Antarctique.

C’est alors qu’un faible écho apparut dans le faisceau giratoire du radar.

Florence regarda fixement ce petit point, dont la présence persistante lui révéla qu’elle avait retrouvé Kevin.

Ou plutôt le bateau de Kevin, avec ou sans lui…

(Deuxième séquence demain mardi)

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IN EXTREMIS – 2/3 (Une nouvelle inédite inspirée du Vendée Globe)

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Ancien moniteur de voile, André Cantor écrit des nouvelles inspirées du monde maritime.

Son recueil paru chez l’Harmattan, « Comme l’écume sur la mer », a été primé à Saint-Gilles-Croix-de-Vie dont il vous encourage à soutenir la station SNSM.

Notre lecteur s’est inspiré de la dernière édition du Vendée Globe pour écrire cette nouvelle pour Voiles et voiliers. Nous en avons publié le premier épisode hier lundi.

Aujourd’hui, mardi, place au deuxième !

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Florence redoubla d’attention, corrigeant la route du voilier pour le diriger vers cette poussière d’espoir. | RONAN GLADU POUR ISABELLE JOSCHKE / MACSF

Modifié le 28/12/2021 à 18h35

Retrouvez ici le premier des trois épisodes de cette nouvelle, publié hier lundi.

Florence redoubla d’attention, corrigeant la route du voilier pour le diriger vers cette poussière d’espoir.

La brume se disloquait en lambeaux de plus en plus clairs, dans la lumière diaphane d’un soleil qui peinait à se lever, là-bas loin dans l’Est.

La houle, contournant la pointe australe de l’île, commençait à gonfler doucement la surface de la mer et le voilier, en accompagnant ce relief mouvant, fit entendre un chuintement semblable à la respiration haletante d’un coureur de fond.

Timbre sinistre

Un autre bruit retint alors l’attention de la jeune femme.

Rabattant la capuche de son ciré, elle perçut un choc sourd, comme celui du battant d’une cloche.

Elle fronça les sourcils, doutant de son oreille : ce son incongru avait un timbre sinistre, était-elle victime d’une hallucination auditive ?

Ou était-ce un signal que lui envoyait Kevin ?

La houle commençait à gonfler doucement la surface de la mer. | DR / DOM. WAVRE – GRAND PRIX MIRABAUD

Soudain, dans l’axe de son étrave, Florence devina une ombre, d’abord imprécise, une apparition fantasmagorique déformée par la brume, comme un sceptre géant, pointant vers le ciel une poigne fermée à l’index accusateur.

Avec l’approche, cette vision perdit peu à peu son aspect hallucinatoire pour se muer en une réalité glaçante : au-dessus de la masse de la coque, se dressait la ligne verticale du mat aux deux tiers duquel se balançait, pendu à un cordage, bras et jambes ballants comme un pantin désarticulé, la silhouette molle de Kevin.

Comme un lugubre bourdon

Ballotté par les mouvements de la coque qui répondait aux ondulations de la houle, son corps inerte s’éloignait du mat en tourbillonnant, chorégraphiant une danse macabre, avant de revenir s’y plaquer violemment au rythme de la mer.

Son casque heurtait alors le mat qui résonnait comme un lugubre bourdon.

Florence resta quelques secondes horrifiée devant le spectacle de ce monstrueux bilboquet.

Elle reprit très vite le contrôle de ses émotions pour analyser la situation : le bateau de Kevin dérivait sans voile, poussé par la seule force du vent sur son large mat.

Tout semblait en ordre sur le pont et elle avait retrouvé le marin — ou son corps.

Il fallait juste aller le chercher…

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Florence reprit très vite le contrôle de ses émotions pour analyser la situation. | SAM DAVIES / INITIATIVES CŒUR

Fébrilement, Florence démarra son moteur, enroula ses voiles d’avant et affala la grand-voile qu’elle rabanta à la va-vite.

Durant cette manœuvre, elle prit conscience que les bateaux étaient parvenus à la pointe de l’île.

La houle devenait plus ample et les premières déferlantes apparaissaient à petite distance.

Elle devait aller sur le bateau de Kevin pour le redescendre sur le pont, mais le plus urgent était de se maintenir à l’abri de la côte.

À cause des foils qui dépassaient largement sur les côtés de chacun des voiliers, il était impossible d’envisager un simple accostage car il aurait pu mettre en péril les bateaux.

Florence, debout près de son mat, réfléchissait à une manœuvre sûre et efficace, mais chaque seconde de réflexion réduisait ses chances de réussir une quelconque action.

Lui interdire la voie d’une perte irrémédiable

Soudainement, Florence se précipita dans sa cabine et en ressortit avec l’ancre du bateau, un grappin léger en aluminium avec un long filin qu’elle amarra à l’arrière de son bateau.

Elle régla son moteur en avant lente, puis elle se déplaça vers l’avant avec l’ancre en prenant soin de passer le filin à l’extérieur des haubans qui maintenaient le mat.

À l’aide de la télécommande du pilote automatique qu’elle portait autour du cou, elle amorça un large virage autour du bateau de Kevin afin de le contourner par le Sud, comme pour lui interdire la voie d’une perte irrémédiable.

Elle engagea alors son voilier sur une trajectoire qui passait devant l’étrave noire et le long bout-dehors qui la prolongeait.

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Un grappin léger en aluminium avec un long filin qu’elle amarra à l’arrière de son bateau. | ALESSANDRO DI BENEDETTO / TEAM PLASTIQUE

La pulsation de la houle actionnait ce bout-dehors comme le manche de la cognée d’un bûcheron, levant et rabattant puissamment le fer de l’étrave dans les eaux sombres et glacées.

Grappin et filin en main, Florence regardait, immobile, la lisse du voilier de Kevin défiler devant elle.

Concentrée, elle attendait l’instant opportun.

Profitant du moment où cette étrave plongeait à proximité de sa position, elle lança de toutes ses forces le grappin au-dessus du bout-dehors. Entraîné par son élan mais retenu par son cordage, le grappin s’enroula plusieurs fois autour de l’espar avant de se bloquer dans le câble qui le solidarisait à la coque.

Florence actionna sa télécommande, faisant pivoter son bateau face au vent, puis revint vers l’arrière en laissant filer le cordage qui la retenait à présent au bateau de Kevin.

Lorsque tout le cordage fut par-dessus bord, il se tendit brusquement en résonnant comme une corde de piano, et le bateau de Kevin, doucement, avec la résignation d’un pur-sang au bout de sa longe, pivota, rua face à la houle qui devenait agressive, puis se laissa docilement mener par son maître.

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(Troisième et dernière séquence demain mercredi)

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IN EXTREMIS – 3/3 (Une nouvelle inédite inspirée du Vendée Globe)

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Ancien moniteur de voile, André Cantor écrit des nouvelles inspirées du monde maritime. Son recueil paru chez l’Harmattan, « Comme l’écume sur la mer », a été primé à Saint-Gilles-Croix-de-Vie dont il vous encourage à soutenir la station SNSM.

Notre lecteur s’est inspiré de la dernière édition du Vendée Globe pour écrire cette nouvelle pour Voiles et voiliers.

Nous en avons publié les deux premiers épisodes lundi et mardi.

Aujourd’hui, c’est la dernière séquence.

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Elle dut tourner le filin sur un winch et actionner la manivelle qui décuplait sa force. | DR / RICHARD LANGDON – OCEANIMAGES

Publié le 29/12/2021 à 18h54

Ici le premier épisode de cette nouvelle

Ici le deuxième épisode de cette nouvelle

Florence respira profondément. Redonnant doucement de la puissance au moteur, elle orienta le convoi vers le Nord pour revenir à l’abri de l’île.

Quand la surface de la mer fut à nouveau calme, elle ralentit le moteur en pointant son étrave vers la côte.

Face au vent, l’attelage devint presque immobile.

Alors Florence s’assit sur le tableau arrière de son voilier, saisit le cordage qui reliait les deux voiliers, puis entreprit de hâler vers elle le bateau remorqué.

Un rétablissement qui la propulsa à bord du bateau de Kevin

La tension était trop forte, elle dut tourner le filin sur un winch et actionner la manivelle qui décuplait sa force.

Lentement, les voiliers se rapprochèrent jusqu’à ce que le bout-dehors du remorqué soit au-dessus de l’arrière du remorqueur.

Alors Florence libéra le cordage du winch, saisit le bout-dehors et effectua un rétablissement qui la propulsa à bord du bateau de Kevin.

Lentement, soumis, le pur-sang retourna au bout de sa longe.

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Après quelques hésitations devant la profusion des cordages. – | ALEX THOMSON RACING

Florence se précipita dans le cockpit et identifia, après quelques hésitations devant la profusion des cordages, celui que Kevin avait utilisé pour hisser son appareillage d’ascension en haut du mât.

Elle le débloqua et entreprit de le relâcher doucement tout en levant les yeux vers la masse sombre du pendu. Lentement, le corps inanimé glissa le long du mat, jusqu’à s’étendre sur le pont comme une poupée de chiffon.

Vivant

Florence se hâta de rejoindre Kevin.

Elle tourna doucement son visage tuméfié, griffé, déformé, et desserra les courroies du baudrier qui lui comprimaient la poitrine.

Celle-ci se souleva imperceptiblement. Florence approcha son visage de celui de Kevin et sentit sur la joue le souffle de sa respiration.

Il était vivant.

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Au loin, la silhouette rouge du navire ravitailleur australien apparut. – | DIDAC COSTA / ONE PLANET ONE OCEAN

Elle éclata en sanglots, relâchant ainsi brutalement la tension accumulée depuis des heures.

Elle pleurait de joie d’avoir réussi à le rejoindre à temps, fière d’avoir trouvé les moyens d’y parvenir alors que ses chances étaient si faibles.

Elle pleurait aussi de le voir si vilainement blessé, si fragile loin des secours, alors que la veille encore il la narguait gentiment à la radio, prétendant lui montrer le chemin avec une forfanterie de potache.

Ben, t’en as mis du temps !

Elle aurait voulu qu’il la voie, qu’il comprenne qu’on ne l’avait pas abandonné.

Elle imaginait qu’il l’aurait regardée en murmurant « Ben, t’en as mis du temps ! », et ils auraient ri ensemble de ce bon tour joué à la mort.

Au loin, la silhouette rouge du navire ravitailleur australien apparut, éclatant dans la lumière du soleil qui parvenait enfin à percer les nuages.

Florence actionna sa télécommande pour orienter son bateau vers le nouveau venu. Puis elle se dirigea vers la cabine pour appeler le comité de course par radio.

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La procession dans le chenal sous les acclamations du public… – | JEAN-LOUIS CARLI / ALEA

Le mois de mars égrenait ses journées printanières.

La remontée de l’Atlantique, les derniers milles, la procession dans le chenal sous les acclamations du public, l’arrivée triomphante avec le champagne et tout le tralala, tout cela était déjà loin.

Erwan, le compagnon de Florence, arriva dans la chambre avec un café et une revue :

— Tu as encore les honneurs de la presse, ce matin !

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L’arrivée triomphante avec le champagne et tout le tralala | JEAN-LOUIS CARLI / ALEA

Florence s’étira en baillant, s’assit dans le lit et parcourut l’article en buvant son café par petites gorgées.

Soudain, la chambre résonna de toutes sortes de noms d’oiseaux et d’épithètes peu flatteurs.

Les yeux de Florence n’étaient que colère et mépris.

Erwan s’étonna :

— Ils ne relatent pas fidèlement ton exploit ?

— Pire ! Tu as vu comment ils me surnomment ? La fiancée de l’Antarctique !

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