Source: COURSE AU LARGE

 © JM Liot/DPPI/IDEC

Francis Joyon pulvérise le record de l’Atlantique Nord

Record Atlantique Nord / dimanche 16 juin 2013

Francis Joyon a pulvérisé ce dimanche 16 juin le record de la traversée de l’Atlantique Nord, en 5 jours, 2 heures, 56 minutes et 10 secondes, soit 16 heures, 24 minutes et 30 secondes de moins que le précédent record établi par Thomas Coville en 2008 ! Un finish époustouflant où Francis Joyon a frisé à plusieurs reprises son record absolu de distance sur 24 heures (666,2 milles). En empochant ce nouveau record de la traversée de l’Atlantique nord en solitaire, Francis Joyon réalise l’exploit unique, de détenir en même temps les quatre plus grands records de la voile en solitaire : le record des 24h, le record de l’Atlantique, la Route de la Découverte et Tour du Monde, un grand chelem historique ! Récit d’un record hors du commun…

C’est mardi dernier que Francis Joyon décidait, après un ultime échange avec son conseiller météo à terre, l’ami et complice Jean-Yves Bernot, de se lancer à l’assaut d’un record de la traversée de l’Atlantique unanimement considéré comme très difficilement accessible. Thomas Coville et son grand trimaran Sodebo avait en effet, le 12 juillet 2008 signé une remarquable performance à près de 21 noeuds de moyenne. Il avait suivi durant quasiment 4 jours une route particulièrement efficace au plus près de l’orthodromie, avant de subir à l’approche des îles Britanniques, un certain affaissement des conditions météos. Le scénario proposé en ce début juin à Francis Joyon s’est avéré totalement inversé, et la course contre la montre que s’est imposé Joyon s’est, durant plus de la moitié du parcours, teintée d’incertitudes. Francis Joyon a relevé un improbable pari, s’appuyant sur sa confiance aveugle en l’analyse experte de Jean-Yves Bernot. Il a joué sa chance avec un engagement et une conviction qui une nouvelle fois forcent respect et admiration.

La dépression au rendez-vous d’Ambrose
Le vaste système dépressionnaire centré le long des côtes de Nouvelle Angleterre était en ce mardi 11 juin 2013 ponctuel au rendez-vous annoncé par Jean-Yves Bernot. Francis, en marin respectueux des éléments, avait, après les péripéties d’usage pour extraire seul son trimaran géant de la marina de Gateway et des pièges de l’Hudson, s’annonçait au passage d’Ambrose Light et entrait sans préambule dans la complexité de son entreprise. Si la puissance des éléments étaient au rendez-vous, avec d’emblée des coups de vent à 30 noeuds, c’est bien la direction prise par la dépression qui allait, trois jours durant, contraindre IDEC à pointer ses étraves plein est, prenant à certain moment la direction des Açores. Le déficit en milles par rapport à la trajectoire suivie voici 5 ans par Thomas Coville enflait régulièrement, à peine contenue par le rythme terriblement élevé tenu par Joyon. “Je savais qu’il me fallait en permanence naviguer à plus de 25 noeuds, et éviter de me faire happer par les calmes du centre dépressionnaire.” A plusieurs reprises, Idec va ainsi flirter avec la bordure sud du centre des basses pressions, au point, au troisième jour de course, de s’imposer l’hérésie en configuration  record de vitesse, deux empannages pour se recaler dans le nord, au coeur des filons de vent les mieux orientés et les plus soutenus. Joyon déplorait à cet instant un déficit dépassant les 140 milles.

Une conviction absolue
Lucide sur sa trajectoire, totalement dévoué à la bonne marche de son bateau, sacrifiant comme à l’accoutumée sommeil (moins de 10 heures de sommeil cumulé en 5 jours), confort et parfois alimentation sur l’autel de la performance, Joyon attendit ainsi son heure, celle où la dépression un temps tentée par une trajectoire sudiste, qui aurait sonné le glas des espoirs d’Idec, prit enfin le chemin de l’Europe du Nord. Animé de cette farouche volonté de mettre mille après mille la barre le plus haut possible pour tout futur postulant à ce Graal des records océaniques, Joyon entrait suite à ce second empannage, et au terme de 3 jours d’une navigation sous haute tension nerveuse, dans son exercice favori, celui de la vitesse pure, de la navigation extrême sur la crête des vagues, au vent arrière, sur une mer souvent croisée et qui lui a imposé un nombre invraisemblable de plantés d’étraves…650, 660.. et jusqu’à 665 milles étaient ainsi avalés par 24 heures dans cette seconde moitié du parcours, soit à un petit mille de son record de distance parcourue en une journée. “Je n’en ai pas eu conscience, car je n’ai guère eu le temps de paresser à la table à carte” explique avec candeur Francis Joyon. Bien calé au coeur de la dépression, Idec pouvait se gaver littéralement de vitesse et de surfes dans les embruns. “J’ai eu constamment entre 25 et 30 noeuds de vent, et Idec partait en longs surfes sur la crête des vagues…” Difficile dans ces conditions de gérer un tant soit peu le marin. “J’ai tenté de ralentir le bateau pour me reposer” explique Francis, “mais j’ai alors eu mauvaise conscience, et j’ai remis de la toile…” En lutte contre la virtualité du record actuel de Thomas Coville, Francis ne perd jamais pour autant de vue les futurs postulants à ce record. “Je sais que d’autres viendront, avec des bateaux  plus grands et plus sophistiqués. J’essaie de mettre la barre le plus haut possible.”

Une dernière nuit « tout schuss »
La dernière nuit, à l’approche du plateau continental, offrait une mer particulièrement piégeuse aux étraves d’Idec. “J’ai trouvé que le bateau plantait beaucoup. Dans la nuit noire, je n’y voyais goutte mais l’angle au vent était parfait. Alors j’ai remis du charbon.” Les derniers milles, avec un vent légèrement refusant à l’approche des côtes contraignait Francis à naviguer travers au vent. Une configuration à peine moins rapide, mais qui garantissait une arrivée toujours ventée sur la pointe occidentale de la Cornouaille anglaise. “Je ressens un certain mélange d’émotion, la lassitude mais aussi l’euphorie d’avoir accompli la tâche que je m’étais fixée…”

Jean Yves Bernot, admiratif
“Nous échangions au demeurant très peu durant la course, un mail matin et soir, et très peu de conversation téléphonique. Il y avait un gros pari à prendre à partir ainsi mardi dernier. Il fallait avoir de la conviction. Au final, une très belle trajectoire. Avec Francis, on se fout de rallonger la route. Regardez cette belle trajectoire. Le routage, cela consiste à investir des milles pour gagner du temps. Et le temps, est la seule chose qui compte en record. Francis l’a compris. Mais il est probablement le seul à qui on peut demander ce genre d’effort. On ne peut pas demander ça à n’importe qui. Avec Francis, on a l’impression qu’il peut aller vite longtemps, sans jamais s’arrêter. Ce record porte sa patte! du Francis tout craché! Il a été impressionnant! Il a probablement placé la barre au maximum de ce que cette génération de trimaran peut accomplir. Il faudra dorénavant des bateaux plus grands, plus haut sur l’eau, plus toilé aussi pour le détrôner. »

Les chiffres du record :
– Temps de course : 5 jours 02 heures 56 minutes et 10 secondes.
– Record amélioré de 16 heures 34 minutes et 30 secondes.
– Distance orthodromique : 2 865 milles • Vitesse moyenne : 23,30 noeuds
– Distance sur le fond : 3 222 milles • Vitesse moyenne sur le fond : 26,20 nœuds

© JM Liot/DPPI