Capture

Expériences douloureuses et traumatiques dans l’enfance : conséquences à court et long terme
Rapporté par Julien Nizard (Centre d’Evaluation et de Traitement de la Douleur, CHU de Nantes) d’après la communication :
Early life adverse experiences – Painful in early life, and beyond
F. Fitzgerald et al.
EFIC 2011, Hambourg (Allemagne), 21-24 septembre 2011
?Retrouvez l’abstract en ligne
 
La douleur chronique est fréquente, et des preuves concordantes s’accordent pour suggérer que la « trajectoire douloureuse » commence dès le plus jeune âge. Cet atelier passionnant, proposant une synthèse des travaux disponibles, de l’animal au nourrisson, et du nourrisson au douloureux chronique, ne peut qu’interpeler les praticiens de la douleur, souvent confrontés chez ces patients à des histoires de vie carencées et/ou traumatiques.
 
S. Beggs a d’abord abordé les modèles animaux, qui paraissent contributifs pour confirmer l’importance des traumatismes précoces, qu’ils soient physiques ou psychologiques, dans le déterminisme d’une hypersensibilité à la douleur chez l’animal.
En laboratoire, les stimuli nociceptifs infligés aux animaux, le plus souvent des souris et des rats (inflammation provoquée au niveau de la patte ou viscérale, blessure cutanée ou nerveuse), aboutissent à une augmentation secondaire de la protéine NT-3, sécrétée par la peau lésée (Fitzgerald, 2009). Celle-ci stimule la croissance des terminaisons nerveuses périphériques, aboutissant à une innervation anormalement élevée associée à une hyperalgésie durable de la zone lésée aux stimuli nociceptifs, mais également à une hyposensibilité diffuse à de nombreux stimuli somato-sensoriels (toucher, chaleur).
Chez le rat, la première semaine de vie est à cet égard une période critique, associée à une réponse particulièrement intense aux lésions cutanées induites (Walker, 2009), qui peut persister à l’âge adulte. Ainsi, les expériences nociceptives précoces chez le jeune animal pourraient avoir un impact ultérieur chez l’adulte, en induisant une réponse anormalement élevée à la douleur en cas de blessures ultérieures.
Ainsi, la prévention de cette dérégulation de la protéine NT-3, et la modulation des interactions immunitaires, pourraient constituer une étape importante de la réduction des effets, chez l’enfant, des lésions tissulaires associées à la chirurgie précoce ou aux soins intensifs.
 
C. Herman aborde ensuite les conséquences, chez l’enfant, des expériences traumatiques, physiques (notamment celles relatives aux interventions précoces) et psychologiques, sur le processus d’intégration et d’expression de la douleur à l’âge adulte, avec une hypersensibilisation à la douleur.
Dans une étude pilote portant sur 764 étudiants, des facteurs de stress précoce ont été recherchés, ainsi que leur impact sur la réponse à la douleur (Manhart, in prep) : 45 étudiants avaient un score significativement détérioré au Childhood Trauma Questionnaire : 37% avaient souffert de carences émotionnelles, 15% avaient vécu des traumatismes émotionnels, 5% avaient été physiquement abusés, 4,5% sexuellement abusés et 63% avaient subi des traumatismes multiples.
 
En cas d’antécédent de prématurité, une augmentation de l’activité des régions cérébrales somatosensorielles a été observée mais aussi celles liées aux affects, ainsi qu’une diminution de l’hypoalgésie induite par le stress chez les enfants en âge scolaire atteints de brûlures sévères. Des traumatismes précoces dans l’enfance étaient également associés ultérieurement à davantage de catastrophisme et une plus grande sensibilité à la douleur, avec une élévation de l’intensité douloureuse rapportée en cas de nouvel événement nociceptif, y compris pour des stimuli mineurs.
 
A un niveau plus large, G. Jones aborde enfin les effets prolongés, sur le long terme, persistant jusqu’à l’âge adulte, des effets des événements de vie précoce sur la sensibilité et l’expression douloureuse, à partir de larges études de cohortes longitudinales.
Les facteurs contribuant à l’apparition, à l’âge adulte, de syndromes douloureux chroniques diffus sont mieux connus : facteurs génétiques, démographiques, psychologiques, exposition aux traumatismes, vulnérabilité psychologique… Il convient indubitablement d’y ajouter les événements traumatiques dans l’enfance. Les études de cohorte retrouvent en effet une plus grande fréquence de prématurité ou de poids de naissance bas, de séparation parentale, de décès de la mère, de santé fragile, d’hospitalisation et/ou de chirurgie précoces, de traumatismes physiques divers (dont accidents de la route), de carences parentales et d’abus sexuels.
Cependant, ces données sont souvent rétrospectives, et de surcroît, reposent sur les déclarations du sujet douloureux devenu adulte. Des études prospectives sur des populations de grande taille, sont donc nécessaires.
 
L’ensemble de ces données est concordant pour accorder une grande importance au dépistage des événements de vie précoces, qui conduisent à une augmentation de la sensibilité à la douleur, et peuvent favoriser l’apparition de syndromes douloureux chroniques diffus à l’âge adulte.