Le lundi 2 août  –  OPINIONS – POINTS DE VUE

Une image contenant eau, extérieur, sport, sport aquatique

Description générée automatiquementJEAN ROBITAILLE – 31 juillet 2021 20h56

POINTS DE VUE /

J’habite au bord du fleuve. Littéralement.

Mes parents ont acheté cette propriété en 1964 et je l’ai rachetée d’eux en 1990.

Merci à mes parents pour avoir déniché ce coin de paradis.

Le chemin qui mène chez nous est une voie publique asphaltée, pas un chemin privé comme on en voit tant partout ailleurs.

De ce fait, un honnête citoyen peut y conduire sa voiture jusqu’à mettre ses pneus dans l’eau.

Dans ma jeunesse, nous les enfants du coin nous nous baignions dans le fleuve au rythme des marées hautes.

C’est dire que je connais bien le coin.

Depuis les années 60, lentement, le secret de cet accès public gratuit au fleuve s’est répandu chez de plus en plus de monde.

Pour certains, c’est l’occasion de venir prendre une marche en amoureux au bord de l’eau, ou de venir pique-niquer en famille, ou de lancer une ligne à l’eau.

Envahissant, mais tolérable. Le fleuve appartient à tout le monde, pas juste aux riverains.

Mais qui dit eau dit sports nautiques.

Nous avons notre lot de kayakistes qui viennent se parquer au bout de la rue pour aller faire leur séance d’exercice quotidien. Encombrant, mais tolérable.

Ajoutons à cela, les planchistes qui débarquent en nombre avec leur planche à voile quand le vent se lève.

Le mot se dit dans les cercles d’amateurs.

Là, tu peux te mettre à l’eau n’importe quand, sans frais et sans contraintes. Stationnement gratuit.

Comme spectateur impuissant, je peux vous dire que les préparatifs des planchistes avant et après leur balade sont longs et envahissants. Envahissants, mais tolérables.

Puis il y a les embarcations motorisées. Ici on ne parle plus de petites voitures avec un support à kayak sur le toit.

On est dans le gros « pick-up » avec remorque.

Des remorques avec un ahurissant éventail d’embarcations bruyantes et encombrantes.

Des camions à la radio tonitruante. Conducteurs mal dégrossis qui se crient des consignes ponctuées de vocabulaire scatologique. De moins en moins tolérables.

Ailleurs, autour des lacs, dans les marinas, l’accès est contrôlé, tarifé, les délinquants sont rappelés à l’ordre.

Et que font les plus récalcitrants, les têtes dures?

Ils fuient ces endroits réglementés pour trouver des sites d’accès sauvage, comme chez nous par exemple.

C’est « gratisss », ça appartient à tout le monde et « y’a pas de môditepolisss ».

L’été dernier, j’ai abordé un conducteur de motomarine qui avait passé toute mon heure de souper à faire des 8 dans notre anse.

Je lui ai demandé d’aller faire ses acrobaties plus au large.

Après m’avoir envoyé promener et m’avoir menacé de violence, il m’a répondu qu’il était membre dans un club, mais qu’il voulait tester sa machine avant de « monter au lac », où de telles manœuvres lui étaient interdites.

Des engins à moteur, nous en avons vu de toutes les couleurs, y compris des vaisseaux assez gros pour accrocher et arracher les fils de téléphone qui traversent la rue.

Il y a plusieurs années nous avons eu notre lot de quillards et de dériveurs, mais la voile semble passée de mode.

Depuis vingt ans, la motomarine est omniprésente et surtout dans notre cour.

De tous les véhicules, il n’y a pas de véhicule plus inutile qu’une motomarine.

Primo, c’est bruyant et polluant. Ça pollue l’eau, ça pollue l’air, ça ravage les rivages.

Secundo, ça ne sert à rien. Tu ne vas pas faire ton épicerie en motomarine. Tu ne vas pas reconduire les enfants à la garderie en seadoo.

Si au moins ça faisait un bruit constant, comme un tonitruant « speedboat » qui lui ne fait que passer.

Non, une motomarine c’est un bruit qui « wingwingwing » au fil des vagues.

Quand les vagues se font rares, les abrutis se les génèrent eux-mêmes en traçant des 8 dans l’eau.

Quand ils sont épuisés ou tannés de telles manœuvres, ils se convertissent à un sport solitaire de dressage de seadoo. Le jeu c’est de cambrer l’engin pour le dresser à la verticale, faire travailler le moteur contre la gravité dans l’espoir futile de décoller vers la lune.

C’est d’autant plus drôle quand on est plusieurs à se relancer pour voir qui tiendra le plus longtemps.

Un sport inutile, bruyant, polluant. Intolérable.

Au bout de notre rue qui débouche sur la rive du fleuve, il n’y a pas d’aire de stationnement et surtout rien de réglementé.

Le bout de la rue est aménagé par la municipalité pour permettre au camion de déneigement de se retourner au bout de sa course.

Cette plateforme macadamisée sert d’espace de manœuvre aussi aux camions d’ordures et autres véhicules de service.

Quand un visiteur vient se stationner là pour admirer le coucher de soleil ou pour manger son lunch, il s’immobilise dans l’espace de manœuvre.

Si un camion d’ordure ou un camion d’émondeur ou un camion de pompier surgit alors, il faut demander aux véhicules stationnés de se tasser.

Puisqu’on est au bord de l’eau, il y a bien sûr, une bonne côte à monter.

Dans le passé, j’ai à quelques reprises vu des camions de vidanges devoir remonter la côte à reculons parce qu’incapables de se retourner en bas.

Imaginez maintenant un après-midi d’été avec une dizaine de « pick-ups » stationnés un peu partout au bas de la côte.

Chaque pick-up avec sa remorque vide et le propriétaire parti en balade sur le fleuve.

Gare à vous si vous demandez de se tasser pour vous permettre de sortir de chez vous.

« Chu là jus’ pour une coup’ de minutes, tu peux attendre », vous répondra sans gêne le mal dégrossi.

« Combien de taxes tu penses que je paie pour habiter ici? » serez-vous tenté de lui répliquer.

« Donne-moi ton adresse que j’aille parquer mon trailer dans ton entrée! »

Ces machines sont une peste. La pandémie semble avoir donné les moyens à un plus grand nombre d’en acheter une.

Ils ont les moyens d’en posséder une, mais pas les moyens de payer pour la mettre à l’eau.

Quand des gens m’envient de vivre au bord de l’eau avec une vue magnifique sur la nature marine, j’ai en tête le flash de vingt-deux « pick-ups » aux roues d’aluminium noir de 20 pouces qui se dorent sur la plage au soleil couchant.

Dans ma jeunesse, notre deuxième voisin avait un hors-bord, une chaloupe d’aluminium avec un moteur.

Il stationnait son bateau sur son terrain.

Il le sortait quelques fois par semaine pour une balade, pour aller à la rencontre de gros navires ou pour tirer les ados qui faisaient du ski nautique.

C’était bruyant, ça polluait, mais, diantre, il était chez lui et prenait quand même la peine de venir s’excuser de nous déranger et poussait la gentillesse jusqu’à nous offrir une balade avec lui.

J’aurais le goût de dire aux adeptes de motomarine d’évaluer s’ils ont les moyens de leurs ambitions.

Sont-ils prêts à acheter une propriété en bordure d’un plan d’eau pour assouvir leur passion?

Sont-ils prêts à payer pour obtenir le privilège d’eau?

Louer un emplacement dans une marina?

Se plier aux heures d’ouverture? Respecter la règlementation? Avoir et utiliser les équipements de sécurité prescrits?

À voir la meute de plaisanciers qui envahissent mon entourage, je comprends que ces valeurs ne sont plus au goût du jour.

« …Et moi, je sens en moi

Dans le tréfonds de moi

Pour la première fois

Malgré moi, malgré moi

Entre la chair et l’os

S’installer la colère » (Félix Leclerc)