Par Simon Dubé, Dave Anctil, Judith Lapierre, Lisa Giaccari et Maria Santaguida

Profession Santé logo 27/09/2021

« Houston, nous avons un problème! »

Si nous voulons voyager dans le cosmos et devenir une espèce interplanétaire, nous devons être en mesure de vivre l’amour et de le faire dans l’espace.

Les organisations spatiales ne sont toutefois pas prêtes à cette éventualité.

Dans le domaine spatial, tant les organismes nationaux que les entreprises privées — notamment la NASA et SpaceX – visent à coloniser la planète Mars et à confier à des êtres humains des missions de longue durée dans l’espace.

Par contre, les questions liées aux besoins intimes et sexuels des astronautes et des futurs citoyens et citoyennes du cosmos n’ont pas encore été abordées.

Intenable, cette situation doit évoluer si nous espérons un jour coloniser de nouvelles planètes et poursuivre notre expansion dans l’univers.

Ainsi, nous devrons apprendre à nous reproduire en toute sécurité dans l’espace et à nous y créer une vie intime satisfaisante.

Pour ce faire, il faudra toutefois que les programmes spatiaux repensent la manière dont ils abordent l’exploration spatiale et considèrent l’être humain comme une personne à part entière éprouvant des besoins et des désirs spécifiques.

Selon des chercheuses et chercheurs étudiant la psychologie de la sexualité humaine et les aspects psychosociaux des facteurs humains dans l’espace, il est grand temps que les programmes spatiaux adoptent une nouvelle discipline: la sexologie spatiale, soit l’étude scientifique exhaustive de l’intimité et de la sexualité hors de la Terre.

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L’ultime frontière de l’intimité

L’amour et la sexualité sont au cœur de la vie humaine.

Pourtant, des organisations spatiales publiques et privées préparent des missions de longue durée vers la Station spatiale internationale, la Lune ou Mars, et ce, sans avoir effectué de recherches sérieuses ou élaboré de plans concrets sur l’érotisme dans l’espace.

C’est une chose de poser des astromobiles sur une autre planète ou de lancer des milliardaires en orbite; c’en est une autre d’envoyer des êtres humains avec des besoins pour séjourner longtemps dans l’espace.

En pratique, la fuséologie peut nous faire voyager dans l’espace.

Cela étant, la survie et la prospérité de notre civilisation spatiale repose sur les relations humaines.

Dès lors, nous soutenons qu’une limitation de l’intimité dans le cosmos risque de nuire à la santé mentale et sexuelle des astronautes, aux performances des équipages et au succès de leurs missions.

En revanche, permettre l’érotisme dans l’espace pourrait aider l’être humain à s’adapter à la vie spatiale et rehausser le bien-être des futurs citoyens et citoyennes interplanétaire.

N’oublions pas que l’espace constitue un milieu hostile et que l’existence dans les vaisseaux, stations et colonies spatiaux posera à l’être humain des défis importants en matière d’intimité — par exemple, la radioexposition, les variations gravitationnelles, l’isolement social ou le stress inhérent à un séjour dans un habitat éloigné et confiné.

Dans un proche avenir, l’existence dans l’espace pourrait se traduire par un accès limité à des partenaires sexuels, des restrictions à la vie privée et des tensions accrues entre membres d’équipage, et ce, dans des situations potentiellement dangereuses exigeant une pleine et entière coopération.

Jusqu’à présent, les programmes spatiaux ont omis la question du sexe dans l’espace.

Les rares études qui traitent du sujet portent principalement sur les répercussions des radiations, de la microgravité ou de la surpesanteur sur la reproduction d’animaux (p. ex., rongeurs, amphibiens et insectes).

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Plaisirs et tabous

Toutefois, la sexualité humaine va bien au-delà du simple processus de reproduction.

Elle intègre des dynamiques complexes d’ordre psychologique, émotionnel et relationnel.

Par ailleurs, le plaisir et le divertissement jouent des rôles importants dans la recherche de l’amour et du sexe.

L’exploration spatiale exige donc que nous ayons le courage d’aborder franchement et globalement les questions liées aux besoins intimes de l’être humain.

Ici, l’abstinence ne constitue pas une option viable.

À contrario, permettre la masturbation et les rapports sexuels chez les astronautes pourraient favoriser leur détente, leur sommeil et le soulagement de leurs douleurs.

En outre, ils pourraient aussi permettre de nouer et entretenir des relations amoureuses ou sexuelles et ainsi mieux s’adapter à la vie dans l’espace.

Du reste, l’étude des enjeux sexologiques liés à la vie humaine dans l’espace pourrait contribuer grandement à la lutte contre le sexisme, la discrimination, le harcèlement et la violence à caractère sexuel.

Ces abus restent malheureusement omniprésents dans les domaines scientifique et militaire, piliers des programmes spatiaux.

En raison de leurs tabous et points de vue conservateurs en matière de sexualité, des organisations préfèrent peut-être ignorer l’importance réelle de l’intimité et de la sexualité dans l’espace.

De même, certaines considèrent qu’il ne s’agit pas là d’un problème ou qu’il y a des questions plus urgentes à régler.

De telles attitudes révèlent toutefois un manque de prospective.

D’une part, la réalisation de travaux scientifiques de qualité exige temps et ressources; d’autre part, la santé et le bien-être sexuel — y compris le plaisir — sont de plus en plus reconnue comme des droits humains.

L’astrophysicien Neil deGrasse Tyson répond à la question d’un fan sur le sexe dans l’espace:

https://www.youtube.com/watch?v=SLwoYUvEi6A&ab_channel=NationalGeographic

Dans le présent contexte, « de plus en plus » signifie que les organismes publics et les entreprises privées du secteur spatial pourraient être tenus responsables du bien-être sexuel et de la santé reproductive des personnes qu’elles envoient dans l’espace.

Si un drame survient, les organisations spatiales qui se plieront aux idées conservatrices de leurs bailleurs de fonds risquent bien de payer publiquement et médiatiquement le prix de leur inaction.

Plus particulièrement, la justice pourrait sanctionner sévèrement une organisation qui n’aurait même pas tenté d’aborder la question de l’érotisme humain dans l’espace.

Il en irait de même pour le grand public qui apprendrait que des sociétés ont sciemment omis de mener les recherches appropriées et de prendre les précautions nécessaires — réclamées par les scientifiques depuis plus de 30 ans.

L’intimité « outre-Terre »

À l’avenir, les organisations spatiales devront cesser d’éviter les questions liées à la sexualité et reconnaître pleinement l’importance de l’amour, du sexe et des relations intimes dans la vie de tout être humain.

Nous les encourageons donc à favoriser l’essor de la sexologie spatiale en tant que domaine scientifique et programme de recherche visant non seulement l’étude du sexe dans l’espace, mais également la conception de systèmes, d’habitats et de programmes de formation permettant à l’intimité d’exister au-delà de la Terre.

À notre avis, compte tenu de son expertise et du climat sociopolitique du Canada, l’Agence spatiale canadienne est des mieux positionnées pour devenir un leader mondial de la sexologie spatiale.

En effet, elle dispose des moyens nécessaires à la création de voyages spatiaux à la fois éthiques et agréables.

Pour l’heure, continuons d’« oser aller où personne n’a jamais été ».…​

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

À PROPOS DES AUTEURS:

Simon Dubé est candidat au doctorat et chercheur en psychologie de la sexualité humaine, érobotique et sexologie spatiale, à l’Université Concordia.

Dave Anctil est un chercheur affilié à l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle et du numérique (OBVIA) à l’Université Laval.

Judith Lapierre est professeure à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval.

Lisa Giaccari est assistante de recherche au Vision Laboratory de l’Université Concordia.

Maria Santaguida est candidate au doctorat en psychologie à l’Université Concordia.