Accueil Equipement – Entretien  voile

Les voiles sont des produits techniques souvent très élaborés, dont le coût représente une part importante dans le budget d’un bateau.

Une alliance de gestes simples, de précautions et de bon sens permet de préserver pendant des années leurs qualités, leur durabilité et la vélocité du voilier qui les porte.

Passage en revue des points à connaître pour leur entretien.

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L’équipe de White Sails, dans son atelier à Hennebont, débute le pliage d’une voile de l’Ultim Actual qui a séché suspendue à l’abri du vent et du soleil, après un nettoyage général effectué à plat. | LAURENT CHARPENTIER

Laurent CHARPENTIER. Publié le 09/08/2021 à 14h30

PENSER AU RODAGE ET AU RAGAGE

Comme de nouvelles chaussures, les voiles neuves doivent d’abord être « faites » avec ménagement.

Pour que les fibres et les coutures prennent leur place progressivement et de façon homogène, la première sortie ne doit pas avoir lieu avec plus de 10 nœuds de vent, sur mer plate.

Cette navigation d’essai est aussi l’occasion de tester nerfs de chute et réglage de bordure, prises de ris, enrouleur et emmagasineur.

Essayé à toutes les allures, le nouveau jeu de voiles devra aussi être scruté pour repérer les points de frottement.

Si vous l’avez spécifié au moment de passer commande, le dessin des voiles, réalisé à partir d’une prise de cotes minutieuse et d’une modélisation informatique du gréement, a inclus la pose de renforts dans les zones de ragage dès la fabrication en voilerie.

Si ce n’est pas le cas – ou s’il en manque –, on découpera des patches de Dacron autocollant (Insignia) à fixer sur les endroits exposés.

De même, sur le pont et dans l’haubanage, les aspérités risquant d’occasionner des accrocs (têtes de chandelier, filières, balcon, cadènes, ridoirs ou extrémités de barre de flèches) seront garnies d’une protection en cuir ou en PVC.

D’une manière générale, les matières synthétiques des voiles sont sensibles au ragage, en particulier au niveau des coutures et assemblages, ce qui suppose un contrôle régulier.

Même au port, où un bateau bouge en permanence, une voile ferlée peut s’user si elle est mal protégée.

Cela se produit au point de drisse de la grand-voile et surtout au niveau du point d’écoute d’un génois sur enrouleur, dont les coutures peuvent se déliter de manière spectaculaire.

VIDÉO. Hors-série. Les secrets pour bien régler ses voiles avec la navigatrice Élodie-Jane Mettraux

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Une trinquette de Class40 en membrane, usée au point de se délaminer de manière irrémédiable. | LAURENT CHARPENTIER

RETARDER LES DÉFORMATIONS

De nombreuses voiles d’avant sont conçues pour une plage d’utilisation limitée par la force du vent, son angle et l’état de la mer.

Utiliser, par exemple, un génois lourd dans le petit temps risque de déformer sa chute qu’on aura eu tendance à border plus verticalement pour éviter son faseyement.

C’est ainsi que, dans la brise, cette chute qu’on a voulu bloquer aura perdu sa forme par glissement des coutures et déformation des fi ls : elle bat définitivement la chamade.

L’inverse est encore plus évident.

Laisser déployé un spi léger dans 35 nœuds de vent expose le skipper à une coûteuse facture de réparation, si toutefois l’équipage parvient à récupérer tous les morceaux.

Sans aller jusqu’à cet extrême, on pensera à détendre le guindant (et même, si possible, la bordure) de la grand-voile, quand on passe du près au vent arrière, pour limiter l’allongement du tissu.

Toujours dans le but d’éviter une déformation prématurée de la grand-voile, on prendra soin de laisser la balancine supporter la bôme au moment de hisser la grand-voile et lors des prises de ris, ce qui préserve la chute.

LIMITER LE FASEYEMENT

Le moyen le plus efficace pour accélérer le vieillissement d’une voile est de la laisser battre dans le vent.

« Les millions de points du tissu soudés par la chaleur entre chaîne et trame vont se désolidariser petit à petit et la résine dont il est enduit va craqueler diminuant d’autant la vie de la voile, expliquait fort justement Jean-Philippe Malice (ancien spécialiste en équipement pour Voiles et Voiliers) à propos des voiles tissées en polyester.

Ce problème est d’autant plus crucial que le tissu est plus raide. »

En effet, le risque concerne aussi les voiles plus techniques, en laminé ou en composite, souvent plus sensibles à la flexion que celles en Dacron.

Une prise de ris qui s’éternise, être encalminé sur une mer agitée, remonter au moteur contre le vent voiles battantes, l’attente d’un départ de régate dans la brise et même l’intention louable de faire sécher un spinnaker en le laissant claquer…

Les situations pour malmener la voilure sont nombreuses et variées, mais l’une des pires est un génois qui se déroule accidentellement au port : « Non seulement cela flingue la voile, mais le gréement en prend un coup », constate Éric Varin, de la Voilerie Granvillaise.

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Vieillissement d’une grand-voile de Bianca 36 (plan Sparkman & Stephens de 10,52 mètres). En traits noirs, la voile neuve. En traits rouges, la voile usée dont le creux s’est déplacé vers la chute. | VOILERIE GRANVILLAISE

LES PROTÉGER DES RAYONS ULTRAVIOLETS

« Si votre budget est très limité, mieux vaut en priorité investir dans un taud et reculer l’achat de votre nouvelle grand-voile l’année suivante, parce que sans cette protection elle va se détériorer. »

Le conseil d’Éric Varin donne la mesure du danger des rayonnements solaires pour les voiles.

« La brûlure des voiles est pernicieuse dans la mesure où on ne la voit pas, remarque de son côté Bertrand Chéret dans son ouvrage Les voiles (Gallimard).

On constate souvent que la voile est cuite au moment où elle se déchire. »

Ceux qui ont navigué sous les tropiques le confirment, signalant qu’une voile exposée en permanence à l’air libre peut perdre jusqu’à 50 % de sa résistance en quelques mois.

La meilleure parade serait de la laisser définitivement à l’abri dans son sac, mais vivons d’abord !

Pour commencer, évitez d’abandonner un spi en plein soleil, sur la lunette arrière d’une voiture.

En croisière, on protégera la grand-voile à chaque escale, dans un taud coupé assez large et surélevé pour permettre une bonne ventilation.

Cette housse (alias lazy-bag pour les anglophiles) facilite aussi l’affalage de la voile et évite qu’elle ne soit salie par la poussière grasse des pollutions urbaines.

Le taud de protection est aussi la solution pour les (rares) voiles d’avant encore stockées sur le pont, la plupart étant montées sur enrouleur.

Ces dernières sont le plus souvent protégées du soleil par une bande de tissu cousu le long de la chute.

Une fois la voile roulée, ce large ruban forme un taud la recouvrant uniformément.

On auscultera régulièrement la bande anti U.V., qui doit ne présenter aucune déchirure.

« Ne négligez pas ce qui paraît être un simple accroc, le soleil attaque à plein dans les parties découvertes, et en deux ans le génois peut être rendu inutilisable », prévient Éric Varin.

FAIRE UNE RÉPARATION PROVISOIRE

Pour les petites réparations (simples accrocs ou courtes déchirures), on préférera les patches autocollants.

Constitués de polyester pour les voiles en Dacron, de film renforcé pour les laminés ou de Nylon pour les spis, ces adhésifs permettent une réparation provisoire avant passage en voilerie pour un travail professionnel.

La pause doit s’effectuer en appui sur un support plat, la zone de collage étant au pré- alable rincée à l’eau douce et séchée.

La taille de la pièce à poser sera largement supérieure à la déchirure et on prendra garde à éliminer les bulles d’airs (qui peuvent évoluer en bulle d’eau, amorce de décollement).

Au verso de la réparation, une seconde pièce sera collée et fera une taille différente pour éviter l’apparition d’un point dur.

Les déchirures importantes peuvent être réparées en superposant des patches de taille croissante de façon à mieux répartir les efforts sur la partie saine de la voile.

Pour un projet de navigation au long cours, on pourra suivre un bref apprentissage en voilerie et matelotage qui donnera toute son utilité à une trousse complète d’outils spécifiques.

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Réparation d’un spinnaker léger chez North Sails, à Vannes. La double déchirure de plusieurs mètres de long sera rapiécée par collage et couture. | LAURENT CHARPENTIER

LIBÉRER LES TENSIONS

Certains gestes semblent anodins, voire inutiles, mais ils contribuent à prolonger la durée de vie en bonnes formes d’une voile.

À l’escale, on oublie souvent de détendre légèrement la drisse du génois à enrouleur pour soulager son guindant.

On libérera aussi les nerfs de chute et de bordure, puis on veillera à ce que la grand-voile soit entièrement détendue sur sa bôme, en relâchant le ris oublié, en détachant le cunningham laissé à poste et en débloquant la bordure encore étarquée.

Si l’arrêt se prolonge, on pensera, pour les grands-voiles full batten, à desserrer les lattes forcées après avoir repéré leur réglage.

RINÇAGE ET SÉCHAGE

Les cristaux de sel retiennent l’humidité, source de moisissure.

Durs et saillants, ils sont aussi facteur de fragilité pour les voiles en polyamide (Nylon) tels les spis, dont ils cisaillent les fibres et abîment l’enduction.

En navigation, on prendra garde à faire sécher les voiles au mieux avant de les ranger dans leur sac.

En fin de saison, au moment de désarmer le bateau, on conseillera de dégréer génois et grand-voile et d’enlever les lattes.

On procède ensuite à un rinçage général du jeu de voiles avant de le faire sécher à cœur.

Pour cette opération, l’idéal est de suspendre chacune par la ralingue de guindant, à l’abri du vent et du soleil.

À défaut d’un local adapté, on peut aussi étendre les voiles sur une pelouse (attention, alors, à la condensation) ou encore les hisser le long du mât, têtière en bas et point d’amure en haut (à l’inverse des tensions subies en navigation), en choisissant évidemment un jour sans vent.

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Séchage du jeu complet des voiles d’un Flirt après rinçage au jet, dans un petit jardin de banlieue. L’idéal aurait été de les étendre à l’abri du soleil, mais elles sont au moins protégées du vent… | MARIE-CATHERINE GEORGELIN

NETTOYAGE

« Une voile propre n’est pas forcément plus performante, estime Bertrand Chéret, mais elle le restera plus longtemps. »

Les voiles de petite taille peuvent être lavées dans une baignoire ou un bac en plastique.

Au-delà de 20 mètres carrés, vous devez disposer d’une surface plane de grande taille, lisse, propre ou recouverte d’une bâche.

Il existe des produits spécialisés, mais un détergent liquide non agressif et biodégradable dilué dans de l’eau douce convient aussi.

Frottez légèrement la voile avec une éponge ou une brosse très douce en préservant les coutures et rincez.

Avec les voiles en polyester, si les moisissures — qui apparaissent sous forme de petits points noirs ou verdâtres — persistent, lavez-les avec de l’eau de Javel très diluée (1 %) ou avec un fongicide, puis rincez abondamment.

N’utilisez jamais de Javel sur les voiles en Nylon ou en aramide (Kevlar ou Technora).

Les taches de rouille s’enlèvent le plus souvent avec de l’acide oxalique dilué à 5 ou 10 % dans de l’eau chaude.

Si vous souhaitez confi er ce nettoyage à des professionnels, comptez sur un budget d’environ 6 euros le mètre carré pour une voile standard.

Parmi eux, nous avons rendu visite à Violette Écobichon et Rodolphe Delesalle, les jeunes fondateurs de White Sails.

Dans leur atelier de 800 mètres carrés installé à Hennebont (Morbihan), ils lavent à plat puis font sécher à l’abri des voiles, des tauds ou même des chapiteaux.

En cinq ans sont passées sous leurs brosses les voilures du Ponant et du Club Med 2, de quelques Ultim, de plusieurs IMOCA et d’une flottille de bateaux de plaisance les plus variés.

« La question principale du lavage, c’est d’utiliser des produits en cohérence avec chaque type de salissure.

On a identifié et décortiqué chacune d’elles : moisissures, pollution atmosphérique, verdure, sable, graisse, rouille, explique Rodolphe, sans divulguer ses recettes.

On doit trouver un juste milieu entre efficacité contre elles et préservation du tissu qui lui-même est de composition très diverse. »

Les grandes écuries de course font aussi appel à eux pour dessaler les voiles avant réparation et mise en peinture lors d’un changement de sponsor.

« Éliminer le sel préserve les machines à coudre et facilite le collage de patchs et de renforts, ajoute Violette.

L’effet le plus spectaculaire est visible avec les spis.

Quand on les sort de leurs chaussettes avant rinçage, ils résistent.

Le tissu, moite, mou, alourdi, ne fait aucun bruit.

Une fois rincé et séché, on ne s’entend plus, il crisse comme s’il était neuf et fi le droit dans sa chaussette. »

D’autres conseils sont à retrouver dans le hors-série n° 61 « Dans le secret des voiles » disponible et en kiosque et sur la boutique en ligne.