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Stéphanie Lavaud AUTEURS ET DÉCLARATIONS  16 juillet 2020

France – Cet été s’annonce décidément très particulier. Deux grands événements sportifs parmi les plus suivis sur la planète et qui devaient rythmer ces deux mois, le Tour de France et les Jeux Olympiques, ont été annulés. Et la perspective d’une reprise de l’épidémie est de plus en plus prégnante, le premier ministre Jean Castex ayant même affirmé qu’un « plan de reconfinement ciblé » est « prêt en cas de deuxième vague de coronavirus à l’automne ».

Pr Jean-François Toussaint

L’occasion de revenir avec le Pr Jean-François Toussaint, ancien sportif de haut niveau, professeur de physiologie, co-fondateur et directeur de l’Institut de Recherche bioMédicale et d’Epidémiologie du Sport (IRMES), sur l’épisode de confinement tout-à-fait inédit que nous avons connu au printemps, qui selon lui, s’est révélé plus délétère que positif. Interrogé par Medscape, il critique vertement la fermeture de l’accès aux espaces naturels (parcs, plages, etc.), une décision qu’il juge contre-productive compte-tenu de l’impact de l’activité physique et le sport sur l’immunité.

Medscape édition française : Vous avez été très critique sur la décision de confinement strict. Avec le recul, maintenez-vous votre position ?

Pr Jean-François Toussaint : Les impacts de ce confinement, à la fois sanitaires et socio-économiques, vont donner leur plein effet à moyen et à long terme. Et c’est dans ce contexte qu’il faudra voir s’il y a eu de quelconques bienfaits, ce qui est peu probable compte-tenu du fait que les chiffres annoncés ont été a mimina extrêmement biaisés. Ainsi, les 3 millions de vies que ce confinement aurait permis de sauver en Europe sont une pure simulation, issus des mêmes modèles que ceux qui annonçaient 500 000 morts en France ou en Grande-Bretagne.

Nous n’avons aucune preuve, ni aucune certitude, sur le nombre de vies épargnées par ce confinement. Contrairement à ce que tentent de faire croire des travaux anglais, aucune donnée scientifique publiée n’a permis de réfuter l’hypothèse que ce à quoi nous avons assisté n’ait été autre chose que le déroulement naturel de l’épidémie, en dehors des pays asiatiques ayant vécu l’expérience du SARS en 2003 qui sont les seuls à avoir maitrisé leur sujet ― il faudra donc s’en inspirer. Le confinement a même probablement augmenté les décès dus au Covid dans les EPHAD et maisons de retraite, où l’on voit aussi progresser maintenant les démences de personnes âgées, isolées pendant de trop longues semaines.

Comment pourra-t-on savoir si ce confinement strict a été utile ?

Pr Toussaint : Il faudrait pouvoir en faire un bilan épidémiologique complet : c’est-à-dire, au premier sens du terme, celui de toutes les menaces qui planent au-dessus des populations. L’argument sanitaire seul ne suffit pas à le justifier, il faut tenir compte de tous les autres critères. Dans la panique, nous avons adopté un confinement absolu, que la Chine avait instauré dans sa seule province du Hubei tandis que le Japon, Taiwan et la Corée ont maintenu des taux de décès 100 fois inférieurs aux nôtres.

L’immense difficulté est de savoir ce que seront les phases suivantes de la pandémie. En cette fin de première phase, nous avons passé 99% de la vague sans en voir apparaitre de seconde pour l’instant (l’augmentation actuelle du nombre de cas s’expliquant par l’accroissement des tests réalisés). Une saisonnalité pourrait se produire à l’automne, mais il ne s’agirait en aucune façon d’une deuxième vague telle qu’on nous la promettait, avec le relâchement en avril, le déconfinement en mai ou la Fête de la Musique en juin. Il s’agirait alors d’une vraie dépendance aux conditions environnementales.

Considérez-vous que la Suède a adopté la bonne stratégie ?

Pr Toussaint : La Suède, comme les Pays-Bas, ont fait le pari de ne pas confiner. On estime qu’il y a peut-être 1000 à 2000 décès prématurés (d’âge inférieur à l’espérance de vie) qui auraient pu être évités, mais les experts de l’Imperial College y prédisaient 70 000 morts et la Suède en compte 5500 à la fin de cette phase. De plus, si une deuxième vague européenne devait survenir, les Suédois seraient sans doute beaucoup mieux préparés et plus épargnés car les décès, jeunes et moins jeunes, qui devaient survenir, y sont survenus au printemps. Rendez-vous est donné dans un an. En s’isolant, on pense se protéger. Mais sur le long terme, c’est loin d’être certain.

Comment jugez-vous l’interdiction d’accès aux espaces verts et naturels pour marcher ou pratiquer une activité sportive pendant ce confinement ?

Pr Toussaint : Interdire les plages et les parcs naturels a été une décision stupide. Ces lieux n’auraient jamais dû être interdits puisqu’ils sont ceux où l’on a le moins de chance de se contaminer, et où, à l’inverse, on entretient son immunité. Interdire de courir et de s’entrainer est un non-sens scientifique, qui ne prend pas en compte les données sur le gain de l’activité physique ou sportive en termes sanitaires. Je ne comprends pas comment le Conseil scientifique a pu avaliser cette décision, qui relève plus du contrôle des foules que d’une quelconque exigence sanitaire.

Quid de son impact sur les jeunes ?

Pr Toussaint : Nous avons subi un confinement aveugle qui aura des effets majeurs sur toute une génération. Certains effets sont déjà mesurables, avec une augmentation de plus de 50 % du temps passé par les enfants devant les écrans, et un bond dramatique de la sédentarité. C’était déjà une difficulté sur laquelle butaient tous les programmes de prévention depuis 30 ans – la sédentarité ayant connu un boost considérable avec l’expansion d’internet et des réseaux de communication – et son accélération avec le confinement a été massive.

Le sport en ligne et l’utilisation d’applis pour s’entrainer ont-ils été un moindre mal ?

Pr Toussaint : Des personnes sensibilisées à la pratique sportive ont pu utiliser ce type d’outils, comme pis-aller. De même, les athlètes ont continué à s’entretenir chez eux grâce à des exercices simples, recommandés pour tous (gainage, abdominaux, tractions, …). bref, tout ce qui permet de garder son capital musculaire et immunitaire, puisqu’il existe un lien majeur entre les deux.

Le déconfinement s’est accompagné d’un boom des ventes de vélos en tout genre, un point favorable ?

Pr Toussaint : C’est probablement l’un des seuls, avec la brève réduction des émissions de CO2, car les conséquences socio-économiques sur le monde de la recherche, des petites entreprises, du sport et de la culture notamment, sont déjà très lourdes, ce dont est parfaitement conscient le nouveau premier ministre Jean Castex.

Les pistes cyclables mises en place, et sécurisées, et les aides à l’achat d’un vélo ont fait progresser le nombre de cyclistes. Mais le pourcentage est si faible en France (3%), qu’il reste une grande marge de manœuvre par rapport au Danemark ou aux Pays-Bas. On note malgré tout une augmentation nette : il sera intéressant de voir si cela perdure à la rentrée ou si chacun retournera à ses habitudes ; mais la circulation automobile et les embouteillages sont déjà revenus dans les grandes métropoles…

Que pensez-vous du report des événements sportifs prévus cet été ?

Pr Toussaint : Nous sommes face à deux inconnues : ce qui relève des « aventures » du monde et l’impact qu’aura ce virus sur l’économie du sport. En France, les mesures ont été trop rapides par rapport à l’expansion pandémique. Pour le Tour de France, quel était le risque de modifier les étapes et les conditions d’accueil ? D’autant que les sportifs sont parmi les moins à risque de développer des formes sévères de la maladie.

Que représente la non-tenue des Jeux olympiques cette année ?

Pr Toussaint : L’annulation d’un événement tel que les Jeux – en dépit des dévoiements en termes d’argent, de sport-spectacle ou de dopage – c’est la remise en cause de ce qu’avait représenté jusque-là cette forme d’utopie de progression de nos capacités, humaines et humanistes. Les seules Olympiades annulées furent celles de 1916, 1940, 1944 et désormais 2020. En terme symbolique, avec la mise au ban de tous les idéaux que représente cette fête de la jeunesse, nous basculons dans une dimension équivalente à celle des deux dernières guerres mondiales. Il faut se préparer à de douloureux moments, compte-tenu de cette perte d’enthousiasme, de foi et d’espoir placés dans les générations à venir.

On vous sent pessimiste. L’avenir des Jeux olympiques est-il compromis ?

Pr Toussaint : Va-t-on interdire aux sportifs séropositifs au Covid d’y participer ? À Tokyo, on entend déjà parler d’annulation, tant en raison des coûts que de l’impossibilité d’y maintenir des conditions sanitaires strictes. Certains candidats au poste de gouverneur suggéraient en juin de négocier avec Paris pour tout décaler de 4 ans. Paris 2028 et Los Angeles 2032 ? Je n’imagine pas les comités organisateurs (COJO) se mettre en standby en attendant que l’épidémie passe. Et que fera-t-on lors de la suivante ? Compte tenu du haut degré de panique mondiale, rien ne permet à ce jour d’assurer que les Jeux auront bien lieu en 2021 au Japon.

Ensuite… ? L’avenir reste à écrire.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur(s) auteur(s) et ne reflètent pas nécessairement celles de WebMD ou Medscape.

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Citer cet article: Confinement : “Interdire de courir et de s’entraîner est un non-sens scientifique” – Medscape – 16 juil 2020.