Une image contenant texte, gens, groupe, pièce

Description générée automatiquement Une image contenant texte, clipart

Description générée automatiquement Publié le 02/10/2021

Paris, le samedi 2 octobre 2021 – Le nom, déjà, pourrait sonner comme une forme de provocation.

« Les Lumières à l’ère numérique ».

C’est l’appellation de la commission installée cette semaine par Emmanuel Macron et présidée par le professeur de sociologie Gérald Bronner (auteur de plusieurs essais sur la fabrication des croyances et la transmission des informations), chargée de s’interroger sur la façon dont internet, présenté comme un formidable outil de démocratisation de l’accès à l’information et la formation, a cependant amplifié de nombreux biais, vieux comme le monde.

Il s’agit par exemple du fameux biais de confirmation et autres confusions entre causalité et corrélation.

Gérald Bronner et les membres de la commission souhaitent non seulement établir un état des lieux (en s’appuyant sur la littérature produite à ce sujet) mais également réfléchir à des solutions pour éviter les dérives entraînées par la « mise en concurrence directe de toutes les visions du monde » qu’elles relèvent de la « rationalité, de la croyance, de la magie, de la superstition ».

Il s’agira par exemple de s’intéresser aux algorithmes utilisés par les réseaux sociaux et autres sites de recherche, qui sont nourris par la « négativité » : les informations controversées sont ainsi plus susceptibles d’être reprises que les autres.

Gérald Bronner rappelle par exemple comment une enquête concernant Youtube a mis en évidence qu’une requête avec le mot « climat » renvoyait à « plus de 50 % [vers] une vidéo climatosceptique ».

C’est ce que Gérald Bronner désigne par l’expression « asservissement numérique ».

Quel rôle l’éducation peut jouer face à cette véritable dérégulation du marché de l’information ?

Comment allier liberté d’expression et maîtrise de certains contenus ?

Comment rendre plus attractives les informations vérifiées ?

Autant de questions qui feront l’objet d’un rapport qui, promet Gérald Bronner, sera dûment publié et envoyé à tous les candidats à l’élection présidentielle.

Lanceuse d’alerte contre mandarin

Mais avant que les auditions et le travail ne commencent, certains se posent la question : qui peut décréter incarner la raison ?

Qui peut, sans être contesté, se réclamer des « Lumières » ?

Déjà, les protestations ont été nombreuses.

Dans une tribune publiée dans Le Monde, le docteur Irène Frachon qui fut à l’origine de la révélation de l’affaire Mediator épingle la commission Bronner.

Après avoir tout d’abord incidemment remarqué que ce dernier était « très (trop ?) médiatisé » (ce qui ne saurait être une critique complètement constructive et pourrait se retourner contre elle !) elle s’attaque à la présence du professeur Guy Vallancien parmi les membres de l’équipe.

Elle réprouve en effet : « Le professeur Guy Vallancien, dont la nomination est annoncée au sein d’une commission « resserrée », a été un des fers de lance d’une nébuleuse de médecins de haut rang, professeurs de médecine, parfois académiciens de médecine, qui, depuis des années et sans vergogne, tentent de discréditer, minimiser, voire nier la gravité du drame humain causé par le Mediator.

Dans son ouvrage La Médecine sans médecin ? (Gallimard, 2015), le professeur Vallancien écrit ceci à propos du scandale du Mediator, tout en déplorant la défiance suscitée par l’affaire : « La violence de la charge unique contre l’industrie avait de quoi choquer (…).

Rares sont les malades qui furent meurtris par les complications liées au produit (…).

Parmi les dossiers de plaignants (…) seul un nombre infime est à ce jour reconnu comme en relation avec la prise du produit incriminé. »

Plus tard, en 2016, Guy Vallancien s’insurgera publiquement contre le « Manifeste » de grands médecins et humanistes, Michel Serres, Axel Kahn, Rony Brauman, Claude Got et une trentaine d’autres signataires, alertant la communauté médicale du comportement ignominieux de la firme à l’égard de ses propres victimes.

Il est à craindre qu’une telle commission, dont l’un des membres s’est abîmé, non seulement n’apporte aucune réponse raisonnable et raisonnée à la problématique soulevée, mais creuse un peu plus le fossé entre beaucoup de nos concitoyens et les élites qu’ils critiquent, à tort ou parfois à raison » conclut celle qui est considérée par beaucoup comme une lanceuse d’alerte intouchable (et qui à ce titre par exemple s’était fait fort de rappeler son adhésion à la vaccination contre la Covid, ce qui devait être vu comme un gage, en raison de ses critiques anciennes contre l’industrie pharmaceutique).

Qu’est-ce qu’une fake news ?

La question concernant le Pr Guy Vallancien et la façon dont il a perçu l’affaire du Mediator (s’agissait-il d’une mise à distance face à certaines outrances qui ont pu être parfois publiées ou une réelle négation de la réalité de faits avérés ?) n’est peut-être pas centrale.

Ce qui est cependant révélateur dans cette accusation d’Irène Frachon est d’abord la démonstration que ceux qui aujourd’hui pourraient être considérés comme les porteurs de la raison pourraient à l’instar des complotistes qu’ils combattent lancer la fameuse antienne « on ne peut plus rien dire ».

Par ailleurs, la charge d’Irène Frachon rappelle l’extrême difficulté (voire l’impossibilité) de pouvoir sans réserve désigner ces fameux défenseurs.

D’ailleurs, les critiques concernant la composition de la commission ne s’arrêtent pas au professeur Guy Vallancien.

La présence du fondateur du site Conspiracy Watch, Rudy Reischdadt a également pu faire tiquer.

Habituelles, les critiques contre celui qui s’emploie quotidiennement à décrypter les théories complotistes ne sont guère surprenantes.

Cependant, au-delà d’elles, certains ont épinglé la façon dont Rudy Reischdadt, s’émancipant quelque peu du doute systématique de Descartes avait parfois pu se montrer catégorique en ce qui concerne l’épidémie.

Par exemple, un peu plus de prudence n’aurait peut-être pas été inutile avant de décréter au printemps 2020 que la thèse d’un virus fabriqué (ou échappé) d’un laboratoire pour expliquer l’émergence de SARS-CoV-2 relevait de la « conjugaison d’une très grande méfiance et d’un profond analphabétisme », alors que quelques temps plus tard, l’hypothèse était remise sur le métier.

On pourra en tout cas y voir une nouvelle illustration de la difficulté de pouvoir parfaitement discriminer ce qui constitue une fake news intentionnelle d’une information fausse jusqu’à preuve du contraire… et la technique de la « vérification » n’est en la matière pas toujours suffisante.

Perte de confiance dans la bienveillance de ceux qui dirigent le monde

En tout état de cause, la composition d’une telle commission, quelle qu’elle soit, ne peut donc échapper au soupçon d’une forme de condescendance des élites, qui s’auto chargeraient d’expliciter ce qu’il convient de croire et de penser.

C’est ce que résumait il y a déjà plus d’un an le Pr André Gunthert, enseignant chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) sur son blog hébergé par Mediapart :

« Pour les journalistes, les politiques et Gérald Bronner, complots et fakes news sont des problèmes qui concernent la populace, et qui sont faciles à corriger, par l’administration de la Vérité par les autorités.

Puisque la Terre est ronde, tous ceux qui pensent qu’elle est plate sont des imbéciles.

Pour le chercheur en sciences sociales, en revanche, le complot est la manifestation d’un conflit, qui porte justement sur la remise en cause de l’autorité des pouvoirs.

Toute élaboration complotiste indique la perte de confiance dans la bienveillance de ceux qui dirigent le monde, et se traduit par la remise en question des récits établis.

Décrire ces récits comme des croyances, c’est instiller un soupçon qui manifeste leur caractère construit.

Dans cette logique, le problème est moins de croire que la Terre est plate que de douter qu’elle est ronde, voire de montrer qu’on doute.

Contester l’un des faits les plus indiscutables correspond au choix de s’attaquer aux fondements mêmes de la rationalité dominante.

Le sentiment de scandale éprouvé par les gatekeepers devant cet irrespect vient apporter la preuve du caractère sacré d’une connaissance imposée ».

Instrumentalisation politique

Cette crainte d’une instrumentalisation à des fins politiques de la lutte (essentielle) contre les croyances irrationnelles et le complotisme marque la naissance de la commission de Gérald Bronner.

Elle se retrouve par exemple dans la critique de la présence de Rachel Kahn, parmi les membres.

« Ni scientifique, ni spécialiste des médias, celle qui « prend ses distances avec la pensée décoloniale », selon la présentation de l’Élysée, s’illustre avant tout par des prises de position polémiques dans le débat public, s’attaquant systématiquement aux nouveaux discours antiracistes et féministes.

Quel est donc son domaine de compétence sollicité pour lutter contre la propagation des fausses nouvelles ?

« C’est la seule membre qui n’est pas impliquée dans la recherche scientifique, concède Gérald Bronner, arguant cependant qu’elle est « confrontée de par son activité à toutes sortes de conflictualités sur les réseaux sociaux

Assez pour en faire un « témoin » de référence, selon le sociologue » relève Libération.

Certes, on peut tout à fait reconnaître que les attaques subies par Rachel Kahn lui confèrent une forme de position d’observateur privilégié, mais même si on peut partager un certain nombre de ses points de vue, comment ne pas voir dans sa présence comme une contradiction avec l’affirmation de Gérald Bronner de l’absence de « militant ».

A propos du risque de détournement politique, à quelques mois qui plus est de l’élection présidentielle, le sociologue explique ainsi dans l’Express : « Je me suis posé la question à mon modeste niveau.

Je suis légaliste envers les institutions, et, en tant que professeur d’université, je ne me vois pas refuser une lettre de mission provenant du président de la République.

Mais je me suis aussi posé la question de l’indépendance de cette commission.

Premièrement, j’ai demandé à ce que les auditions soient filmées pour la transparence, mais aussi pour les archives.

Deuxièmement, les membres de la commission sont avant tout des chercheurs et des acteurs de terrain.

J’ai mis à distance les militants partisans.

Puis, troisièmement, et c’est un engagement que je prends, notre rapport sera publié.

Je l’enverrai d’ailleurs à chacun des candidats à l’élection présidentielle, en espérant que chacun puisse se saisir de nos propositions.

C’est un sujet éminemment politique, comme je l’ai dépeint dans mon livre « Apocalypse cognitive ».

Mais c’est aussi un sujet transpartisan.

La rationalité n’appartient à aucun camp en particulier.

Tout comme la question du réchauffement climatique.

La qualité de l’information, c’est notre oxygène démocratique.

La politisation du sujet dépendra ainsi des candidats, ce ne sera plus de mon ressort ».

Là encore, le constat est difficilement contestable, mais la réalité s’émancipe souvent du théorique.

Un Emmanuel Macron dont le gouvernement a diffusé un certain nombre de fausses informations (par exemple sur les masques), qui a multiplié les mensonges (notamment sur l’absence d’élargissement ou de prolongation du passe sanitaire) qui n’avait lors de ses premières heures guère montré d’enthousiasme pour soutenir le travail essentiel de la Mission d’information et de vigilance sur les dérives sectaires (MIVILUDES) et autres arrangements avec les croyances et les contre-vérités peut-il aujourd’hui se présenter comme celui voulant faire triompher la vérité et la raison ?

« L’initiative élyséenne est en tout cas concomitante du désir de la majorité de préempter le camp des « raisonnables » sur la scène politique, comme en témoigne l’un des tout derniers éléments de langage de la macronie.

« En 2022, il nous faudra incarner le camp de la raison et de l’équilibre qui tient une société », disait le secrétaire d’État aux Affaires européennes, Clément Beaune, à la fin du mois d’août dans le Monde.

Une déclaration suivie de près par le patron de La République en marche, Stanislas Guerini, qui confirmait vouloir être «la voix de la raison et de l’intérêt général ».

Une façon de « cornériser », comme l’écrivait Libé, les anti-pass sanitaire, les opposants politiques et les radicalités de tous bords » remarque sur ce point Libération.

La liberté, une arme bien plus convaincante que le contrôle

Parallèlement à ces différentes interrogations sur la composition d’une telle commission et sa légitimité (mais elles concerneraient n’importe quelle personnalité… même Irène Frachon !) et sur ses arrières pensées politiques se posent également des questions sur les solutions.

A ce propos, Gérald Bronner répond sur le sujet du conflit entre régulation et liberté :

« Sur les réseaux sociaux, l’éditorialisation se fait en fonction d’algorithmes d’incitation.

Ceux qui considèrent que la liberté consiste à ne rien faire se trompent complètement.

Nous sommes des victimes des logiques algorithmiques qui nous entraînent dans des mondes de plus en plus polarisés ».

Cependant, l’éditorialiste du Figaro, Eugénie Bastié observe pour sa part :

« Une proposition a déjà émergé, celle d’une régulation des « médias conventionnels » sur le modèle du CSA avec la parole politique.

« Ne pourrait-on pas s’inspirer de cette logique pour le monde scientifique ?

Il ne s’agit pas de censurer des points de vue, mais de donner la parole à la mesure de ce que ces paroles pèsent dans le monde scientifique », a déclaré Gérald Bronner.

Avec tout le respect que j’ai pour le travail de Gérald Bronner, dont j’ai particulièrement apprécié le livre Apocalypse cognitive, je pense que ce genre de réponse est totalement irréalisable, voire contre-productive.

Prenons l’exemple de la crise du Covid.

Bien sûr, il y a eu des thèses totalement délirantes et complotistes sur les vaccins, mais pouvait-on vraiment réguler la prise de parole dans les médias sur le modèle du CSA ? Sur quels critères ?

Un quart d’heure pour les « rassuristes» un quart d’heure pour les «enfermistes » ? (…) 

En France, nous pensons qu’il n’y a pas de solution en dehors de l’État.

Mais la vérité peut-elle être décrétée par l’administration ?

Si les Français ne savent plus faire la différence entre le bien et le mal, le vrai et le faux, est-ce une commission, ou un quelconque comité Théodule qui va les convaincre ? Je ne le pense pas.

La question d’une dérégulation du marché de l’attention, de plus en plus capté par les GAfam, est une réalité.

Il y a un énorme travail d’éducation à faire là-dessus.

Mais ce n’est pas avec une surveillance permanente des opinions qu’on y parviendra.

On ne résoudra pas la crise de confiance profonde qui affecte le monde politique, les médias, et dernièrement les scientifiques, par davantage de contrôle, mais par davantage de crédibilité, et d’efficacité.

Je crois qu’il faut faire confiance au débat démocratique.

C’est par une discussion franche, libre et rationnelle, sans tabous, que la vérité peut émerger.

Ce n’est pas à l’État de lutter contre le complotisme, mais à chaque citoyen (y compris contre le complotiste qui est en lui).

Je crois bien davantage à notre tradition de liberté qu’au contrôle tatillon et mécanique de l’État ».

Hercule objet d’une agitation politique stérile ?

L’ensemble de ces remarques et réserves ne peut qu’interroger sur le devenir de cette commission, au-delà de tout l’intérêt que l’on porte aux travaux de Gérald Bronner (et de la plupart des membres de sa commission) et de la pertinence de sa réflexion sur notre société actuelle et la façon dont elle s’informe.

Dans Libération, le ton est sarcastique : « Gérald Bronner précise que le rapport (…) sera rendu public et envoyé à tous les candidats à la présidence de la République.

Celui-ci contiendra, par exemple, des préconisations techniques sur le fonctionnement des réseaux sociaux ou des pistes de réflexion sur l’éducation des jeunes à une culture de l’information.

Pour résumer : réguler l’économie de l’information, contrer les bulles algorithmiques et promouvoir l’esprit critique tout en se souciant de la libre d’expression citoyenne, le tout sans réel pouvoir de contrainte ?

Une gageure à l’heure de la polarisation des opinions et de la toute-puissance des Gafam.

A moins qu’il s’agisse, l’avenir nous le dira, d’une agitation gouvernementale sans lendemain ».

L’éditorialiste Anna Cabana remarque pour sa part également que la tâche est immense, mais se montre plus tendre sur les chances de réussite :

« Jean-François Revel avait bien pointé le problème dans « La connaissance inutile » quand, dès 1988, il constatait que nous passions d’une société de la rareté de l’information à une société de la surabondance de l’information.

Et cette avalanche nous conduit à développer un doute face à ce monceau d’informations dont la quantité est inversement proportionnelle à la qualité.

Mais ce doute peut être l’instrument de la rationalité comme de l’irrationalité. (…) Gérald Bronner, en digne héritier de Revel, reprend et enrichit cette problématique dans son récent livre, « Apocalypse cognitive » : le déferlement d’informations conduit à une compétition pour capter nos attentions.

Les écrans et les algorithmes sont conçus pour nous prendre du « temps de cerveau ».

Et nous avons démocratiquement à prendre garde à tous ces maux si nous ne voulons pas que tout ceci débouche sur un nouvel esclavage.

C’est à ce même Gérald Bronner qu’Emmanuel Macron vient de confier la présidence d’une commission dont l’ambition n’est pas petite (…).

On pourrait la baptiser commission « Hercule » tant la charge est vaste.

Bonne chance à tous ces penseurs et spécialistes qui devront nous donner les recettes pour nous prémunir contre les fameuses « fake news », contre le complotisme, contre la haine sur internet.

Les écuries d’Augias et le lion de Némée ressemblent à une promenade de santé à côté de ce qui échoit à Gérald Bronner.

Il lui faudra être cartésien pour nous aider à trouver les voies de la raison au milieu de la folie de la toile.

Mais il lui faudra peut-être aussi être du côté de Chateaubriand pour expliciter la part de rêve et d’humanité qui nous reste dans la forêt de la technologie.

Il y arrivera. N’en doutons pas !… »

Puisque subsiste probablement l’ombre d’un doute, nous ne relirons sans doute pas inutilement :

La tribune d’Irène Frachon

Le blog d’André Gunthert

Le décryptage de Libération

L’interview de Gérald Bronner dans l’Express

L’éditorial d’Eugénie Bastié

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Les antivaccins sont-ils irrécupérables ?

No Fake Science : chronique d’un échec annoncé ?

« Les fake news sont notre premier ennemi » [Interview du Dr Anne Levy-Mozziconacci]