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Marine Cygler, avec Stephanie Edwards AUTEURS ET DÉCLARATIONS  24 décembre 2019

Monoa, Etats-Unis – Une exposition importante aux pesticides est associée à une plus forte incidence des maladies cardiovasculaires, d’après la plus longue étude longitudinale jamais menée sur l’exposition professionnelle aux pesticides – plus de 7500 hommes et dix ans de suivi –. Les résultats de l’étude, réalisée dans le cadre du Kuakini Honolulu Heart Program, sont détaillés dans Journal of the American Heart Association[1].

« Les résultats de cette recherche donnent un aperçu des effets néfastes des pesticides sur le système cardiovasculaire. Ils confirment une association positive entre une exposition aux pesticides à haute dose et l’incidence des MCV » concluent Zara K.Berg et ses collègues de l’Université d’Hawaii (Etats-Unis).

Interrogée par notre consœur de theheart.org | Medscape Cardiology le Dr Nieca Goldberg (NYU Center for Women’s Health, New York, Etats-Unis) explique que « les facteurs de risque CV comme l’HTA, le cholestérol et le diabète ont été validés comme les facteurs de risque majeurs pour les maladies cardiaques », tout en précisant : « je pense que des études comme celle-ci sont importantes, car il arrive parfois qu’à eux seuls, ces facteurs de risque majeurs n’expliquent pas la maladie cardiaque ».

Aussi la recherche se poursuit-elle pour identifier d’autres éléments liés à l’augmentation du risque CV.

Le Kuakini HHP

C’est un des premiers programmes de recherche qui s’est intéressé à une large cohorte de personnes vieillissantes. Il a commencé en 1965 avec 8006 hommes américains d’origine japonaise nés entre les années 1900 et 1919. Avec un suivi de plus de 40 ans, l’étude longitudinale a fourni une base de données épidémiologiques, d’échantillons sanguins, d’informations sur le mode de vie des participants de la cohorte, encore utilisée par les chercheurs.

Des tendances significatives

Plusieurs études utilisant le programme Kuakini Honolulu Heart (HHP) ont recherché le lien entre l’exposition aux pesticides et la mortalité, le cancer ou encore la maladie de Parkinson mais l’association entre l’incidence des MCV et l’exposition professionnelle aux pesticides n’avait pas encore été décryptée, écrivent les auteurs.

Les chercheurs ont d’abord évalué l’intensité et la durée de l’exposition d’une cohorte issue du HHP composée de 7557 hommes âgés de 45 à 68 ans sans MCV à l’inclusion. Quatre catégories ont été définies : absence d’exposition, exposition faible, exposition moyenne et exposition élevée.

Le suivi longitudinal, avec des données accessibles sur 34 ans, reposait sur le système de surveillance des hôpitaux, une étude du registre des décès, des examens réguliers, et une étude des autopsies pour vérifier les cas d’AVC, de maladies coronariennes et de MCV.

Plusieurs facteurs de risque ont été mesurés à différentes phases de l’étude : l’âge, les pressions systolique et diastolique, le statut vis-à-vis du tabac et de l’alcool, le cholestérol total, les triglycérides, l’activité physique, la glycémie, l’IMC et le niveau d’études. Niveau d’études et consommation d’alcool et/ou de tabac étaient rapportés par les participants.

Les auteurs ont montré que les participants qui avaient eu un événement CV étaient significativement plus âgés, avaient des pressions systolique et diastolique, un IMC, une glycémie, des triglycérides, du cholestérol total et une glycémie plus élevés. Ils fumaient plus mais buvaient moins d’alcool. Aucune association avec l’activité physique ou le niveau d’éducation n’a été mise en évidence.

L’exposition aux pesticides pendant les dix premières années de suivi était significativement associée avec l’incidence des MCV. Cependant, l’association significative ne se maintenait pas au-delà de dix ans. Les auteurs postulent que « d’autres facteurs de risque associés à l’âge pourraient masquer les effets néfastes de l’exposition aux pesticides ».

Tableau : Risque de MCV dans les dix premières années de suivi

modèle Exposition faible à modérée
Hazard Ratio [IC95%]
P Exposition élevée Hazard Ratio [IC95%] P
Non ajusté 0,57 [0,24-1,37] 0,21 1,46 [1,10-1,95] 0,01
Ajusté pour l’âge 0,54 [0,22-1,30] 0,166  1,27 [0,95-1,69] 0,108
Ajusté pour l’âge et tous les facteurs de risque 0,49 [0,20-1,19] 0,116  1,42 [1,05-1,92] 0,021

Un effet paradoxal des faibles doses des pesticides

Etonnamment, les auteurs ont trouvé une tendance non-significative entre des niveaux faibles à modérés d’exposition et la moindre survenue de MCV, ce qui suggèrerait qu’une exposition à des niveaux bas à modérés de pesticides serait en fait protectrice.

Les auteurs indiquent que l’effet protecteur apparent d’une exposition faible à modérée pourrait être due à l’hormèse, « qui repose sur le fait que l’exposition à des faibles doses d’un agent toxique pourrait être protectrice pour certaines personnes et stimulerait l’homéostasie de l’organisme », écrivent-ils. « On pense que l’exposition à faible dose à des niveaux non toxiques stimule les enzymes protectrices, ce qui augmente la protection contre une exposition occasionnelle à des niveaux plus élevés et plus toxiques ».

Une étude avec des imprécisions problématiques

Les auteurs ont discuté plusieurs limites de leur étude. D’abord, le fait de ne pas connaitre la nature exacte des pesticides. Cela dit, le Département de l’Agriculture d’Hawaii a listé, en 1969, les organophosphates, les organochlorines, les insecticides et les herbicides comme étant des produits fréquemment utilisés en agriculture à cette période.

Une autre limite : les groupes d’étude. Dus à leur faible effectif, les groupes « faible exposition » et « exposition modérée », ont été regroupés. La plupart des participants a été assignée au groupe « absence exposition ». Aussi, bien que les chercheurs aient réussi à faire les ajustements nécessaires pour les facteurs de risque CV majeurs, ils n’ont pas pu le faire pour tous les facteurs de risque CV. Enfin, l’étude portait seulement sur des hommes d’origine japonaise et les résultats ne sont pas extrapolables à d’autres populations.

Cependant, ils concluent que « ces résultats pourraient aider à identifier des groupes d’individus, qui travaillant dans l’agriculture ou dans la production de pesticides, pourraient être à haut risque de développer une MCV. De plus, ils soulignent l’importance des mesures adoptées par le National Institute of Occupational Safety and Health, telles que le port d’équipements de protection pour limiter l’exposition professionnelle aux pesticides, pour réduire le risque de développer une MCV et d’autres maladies associées à l’exposition aux pesticides. »

Comprendre le stress oxydatif

Les auteurs suggèrent que les futures études sur les effets de l’exposition aux pesticides et leur relation aux polymorphismes génétiques des gènes PON1, PON2 et PON3, de même que les interactions gène-environnement, pourraient aider à comprendre le stress oxydatif dû à l’exposition aux pesticides.

Des études antérieures ont montré que les pesticides, comme les PCB, ont un effet négatif sur l’activité génique responsable de la réduction du stress oxydatif, du métabolisme des lipides et de la production de HDL.

D’autres ont montré que la tétrachlorodibenzo-p-dioxine (TCDD) était retrouvée vingt ans après l’exposition et était responsable de problèmes hépatiques et d’une morbidité cardiovasculaire.

L’étude a été financée par les National Institutes of Health, le National Heart, Lung, and Blood Institute; le National Institute of Neurological Disorders and Stroke; and le National Institute for Occupational Safety and Health.. Les auteurs n’ont pas de liens d’intérêt en rapport avec le sujet.

LIENS

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Citer cet article: Une étude fait le lien entre pesticides et maladies cardiovasculaires – Medscape – 24 déc 2019.