« Prévenir le suicide de l’enfant est possible… »
15/02/2011 | Pédiatrie , Psychiatrie , Politique, Santé publique
 
e Dr Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, a été chargé d’une mission sur la prévention du suicide de l’enfant par la secrétaire d’Etat à la jeunesse, Jeannette Bougrab. Entretien.
La secrétaire d’Etat à la jeunesse, Jeannette Bougrab, vous a confié une mission sur la prévention du suicide chez l’enfant et l’adolescent. Quelle est la réalité du phénomène ?
 
Les pires évaluations font état d’une cinquantaine de décès par suicide chaque année en France chez les moins de 15 ans. Selon l’Inserm, 30 décès par suicide ont eu lieu en 2006 chez les moins de 15 ans – dans l’immense majorité des cas, chez des adolescents ou pré-adolescents – et 533 décès par suicide chez les 15 à 24 ans. Et d’après une enquête menée en 2003 par l’équipe de Marie Choquet, 2% des enfants de 6ème déclaraient avoir fait une tentative de suicide. Ce taux est nettement plus élevé en Belgique, où se produit un effondrement économique. Les chiffres exacts sont difficiles à connaître, car beaucoup de suicides sont masqués en accidents. Le suicide de l’enfant est une telle agression pour les parents qu’ils l’occultent, volontairement ou non.
 
La mort a-t-elle la même signification selon l’âge ?
Non. Jusqu’à 4 ou 5 ans, la mort reste un jeu. Vers l’âge de 5 ans, elle correspond à un long voyage d’où l’on peut revenir. Ce n’est qu’à partir de 7 ans que la mort devient une perte irrémédiable. Mais la maturation de cette notion dépend beaucoup du contexte dans lequel évolue l’enfant. Quand il grandit dans un milieu de précarité sociale ou affective, ou dans un pays en guerre, il acquiert beaucoup plus tôt une représentation adulte de la mort. Paradoxalement, il en va parfois de même chez un enfant bien entouré, disposant d’un environnement technologique (accès internet…) qui l’expose à des scènes de violence. Dans les deux cas, la maturation de la notion de mort est précoce, d’où une angoisse chez l’enfant.
 
Comment expliquer le passage à l’acte lors du virage de l’adolescence ?
Le risque existe dès qu’il y a eu une défaillance parentale, affective, culturelle, scolaire et sociale autour de l’enfant. A l’adolescence, quand le jeune est envahi par ses pulsions et ses émotions intenses, le passage à l’acte impulsif peut devenir une solution lorsque rien ne lui a appris à les contrôler – ni la maîtrise de la parole, ni les rituels d’interactions sociales. Les pulsions se transforment alors en auto-agression. Plus de 80% des grands enfants ou adolescents qui font une tentative de suicide ont eu un attachement « non sécurisant ». A l’inverse, si le jeune a bénéficié d’un environnement favorable à son développement sécurisant, s’il a eu autour de lui une famille, une parole, une culture, il parviendra à maîtriser ses émotions. Il y aura alors très peu de passages à l’acte. Environ 85% des adolescents négocient assez bien ce virage de l’adolescence… Mais 15% ratent le tournant parce que tous les prémices du virage ont été mal négociés !
 
Quels sont les déterminants d’un environnement non sécurisant ?
La violence parentale, surtout dans la petite enfance, est un déterminant très fort – même lorsqu’elle n’est pas dirigée contre l’enfant. Elle entraîne des dégâts cognitifs énormes, qui rendent l’enfant incapable de maîtriser ses émotions. On sait aujourd’hui que l’environnement avant l’âge de 10 mois – avant l’âge de la parole – est crucial pour le développement cognitif et affectif de l’enfant. Plus tard, la violence scolaire est un autre facteur important de développement non sécurisant. Le surinvestissement de l’école en est une forme. Quatre enfants sur dix s’ennuient ou dépriment à l’école. Les rythmes scolaires jouent un rôle important dans la dépression de l’enfant et dans ses difficultés d’apprentissage. Il faudrait deux fois moins d’heures de cours par semaine, moins de vacances d’été et davantage de sport ! Mais le « sport performance » a remplacé le « sport relation », qui avait un rôle intégratif et sécurisant. Le rugby, par exemple, c’est 1 heure 20 de match, suivie de trois heures de repas et d’une semaine de vantardise ! Avec ce type de sport on tisse des liens…
 
Quels sont les facteurs déclenchant le passage à l’acte ?
Ce sont parfois des événements mineurs, comme une mauvaise note à l’école, une remarque anodine… Sur un terrain vulnérable, l’impulsion joue un rôle énorme.  A l’inverse, il peut suffire de presque rien pour empêcher ce passage à l’acte, pour rompre l’isolement : par exemple, un touriste qui demande son chemin à une jeune fille qui voulait se jeter d’un pont… A l’inverse encore, de grands malheurs peuvent être surmontés si l’enfant ou l’adolescent a bénéficié d’un attachement sécurisant… Il n’existe pas de baromètre des « malheurs de la vie ». Chez l’être humain, les trois piliers de la sécurité affective sont l’action, l’affection et la mentalisation. Ces trois piliers sont aujourd’hui fragilisés : l’action tend à diminuer, avec la télévision, les trajets en voiture… « L’aventure sexuelle » tend à remplacer la relation stable, qui seule permet d’acquérir un attachement sécurisant. Quant au troisième pilier, la parole, elle perd sa fonction en cas de défaillance parentale, sociale, affective…
 
Comment rendre compte du suicide d’une fillette de 9 ans ?
Les filles font plus de tentatives de suicides que les garçons mais elles meurent moins de suicides. Chez elles, le passage à l’acte n’est pas forcément un désir de mourir : c’est souvent un désir de tuer un mode de vie non satisfaisant. Par ailleurs, la puberté des filles est de plus en plus précoce en Occident – le surpoids, les perturbateurs endocriniens, la mixité ont été incriminés… Chez ces filles, l’apparition précoce d’une pulsion qu’elles ne savent pas résoudre est générateur d’angoisses.
 
Quelles seront vos pistes de réflexion ?
Autour d’un petit groupe de 5 à 6 personnes, nous allons travailler sur les liens entre attachements et risques de suicide. Quelles “niches affectives” proposer pour suppléer les carences affectives, sociales ou culturelles aux différents âges de l’enfant ? Les Africains disent : « il faut tout un village pour s’occuper d’un enfant ». Au Rwanda, malgré les génocides il n’y a pas eu de catastrophes chez les orphelins, parce que ceux-ci ont bénéficié d’un système de structures péri-familiales. Par exemple, des moniteurs de 14 ou 15 ans organisaient des jeux pour une cinquantaine d’enfants… Mais en Occident, notre culture du “sprint” individuel favorise l’isolement, facteur de vulnérabilité. L’urbanisme actuel détruit la culture de quartier. La rue n’a plus la fonction socialisante qu’elle avait autrefois – malgré quelques tentatives locales pour tenter de renouer avec cette fonction, comme le développement d’une “citoyenneté de quartier” en Italie. Il faut ré-inventer une culture de quartier adaptée à la vie moderne, proposer des substituts affectifs et culturels pour rompre la solitude… Mais il faut aussi une volonté politique forte derrière tout cela. Nous soulignerons enfin l’impact des rythmes scolaires et l’importance de les alléger – ce qu’aucun ministre n’a pris en compte jusqu’ici…
 
Florence ROSIER