Publié le 27/04/2020

Paris, le lundi 27 avril 2020 – On sait que la littérature constitue un refuge en temps de crise. En 2015, dans la foulée des attentats de janvier et de novembre, on se souvient du retour en grâce du Traité sur la Tolérance de Voltaire et du livre Paris est une fête d’Ernest Hemingway.

Au début du mois de mars, ce sont les ventes de La Peste d’Albert Camus et de l’Aveuglement de l’écrivain portugais José Saramago qui ont connu un regain de faveur alors que s’installait la crise sanitaire.
Grace à la littérature, la population cherche à trouver « un sens » à des évènements dont ils sont les spectateurs.

Mais en cette période, les observations des grands historiens permettent aussi d’accomplir un autre travail utile : celui de la mise en perspective des évènements.
Ces travaux nous permettent d’en apprendre un peu plus sur la psychologie des foules en présence d’une épidémie. Le 20 mars dernier, l’écrivaine Mona Chollet relayait par exemple sur son compte Facebook quelques extraits de l’ouvrage de l’historien Jean Delumeau (décédé le 13 janvier 2020) intitulé La Peur en Occident, et notamment un chapitre consacré à « la typologie des comportements collectifs en temps de peste ».

S’il faut bien se garder de vouloir faire à tout prix du passé le calque du présent, certaines similitudes avec la situation actuelle nous paraissent « vertigineuses ».

Le déni des autorités

De nombreux récits mettent ainsi en lumière le déni des autorités face à la crise sanitaire qui approche.

Pour Jean Delumeau, face à l’émergence du risque « les chroniques relatives aux pestes font ressortir la fréquente négligence des autorités à prendre les mesures qu’imposait l’imminence du péril ». Dans l’histoire, le refus de prendre des mesures de quarantaine est souvent justifié par l’impératif économique et la nécessité de ne pas provoquer la panique dans la population.
Et pour appuyer les décisions, les médecins proches des autorités se veulent souvent rassurants.

C’est ainsi que l’historien fait le récit de l’épidémie de peste de juin 1599 à Burgos, lorsque les conseillers scientifiques de l’époque se refusent à reconnaître la gravité de la situation : « c’est un mal commun (…) quelques un ont eu des bubons, mais qui guérissent facilement ».

Le déni de la population

Mais les gouvernants sont-ils les seuls à ne pas prendre conscience des risques encourus ?
Dans Histoire du choléra en France, de Patrice Bourgelais et Jean-Yves Raulot, on peut lire le témoignage de H. Heine à propos des premiers jours de l’épidémie de choléra qui frappa la France en 1832.

Alors que la presse fait l’écho des premiers cas de contamination au mois d’avril, l’annonce ne suscite aucune réaction chez les Parisiens qui préfèrent profiter du beau temps et de la flânerie :  « Comme c’était le jour de la mi-carême, qu’il faisait beau soleil et un temps charmant, les Parisiens se trémoussaient avec d’autant plus de jovialité sur les boulevards où l’on aperçut même des masques qui, parodiant la couleur maladive et la figure défaite, raillaient la crainte du choléra et la maladie elle-même. Le soir du même jour, les bals publics furent plus fréquentés que jamais. »

Dans un long et passionnant article consacré à la question par Rémi Noyon dans l’Obs, on peut lire aussi que la population lilloise refusa de croire cette année-là en l’approche du choléra, perçue comme une « invention de la police ».

Par ailleurs, la perspective de la mise en place de mesures de confinement par le passé conduisait à des scènes d’exode, notamment chez les plus aisés. Enfin, les épidémies de choléra qui frappèrent le Royaume-Uni au XIXème siècle furent marquées par des épisodes de violence visant des médecins accusés d’être propagateurs et profiteurs de la maladie.

Des gouvernants « au-dessus des lois de la nature »

On se souvient de Boris Johnson affirmant le 3 mars 2020, qu’il avait l’intention de continuer de serrer des mains en dépit des préconisations élémentaires des autorités de santé : « j’étais à l’hôpital l’autre nuit, là où il y avait, je crois, quelques patients atteints du coronavirus. Et j’ai serré les mains de tout le monde. »

Il sera quelques jours plus tard testé positif pour le coronavirus avant d’être admis en soins intensifs.
L’anecdote résonne particulièrement dans notre histoire.

Le 4 septembre 1545, Charles II d’Orléans, troisième fils de François Ier, arrive dans la ville d’Amiens ravagée par la peste. Son appartement ne lui plaisant pas, il souhaite investir une maison occupée par plusieurs habitants morts de la maladie. Mis en garde, il rétorqua que « jamais fils de France n’est mort de la peste » allant jusqu’à organiser une bataille d’oreillers dans la maison.
Il décèdera de la maladie cinq jours plus tard.

L’étrange défaite ?

On constate également, alors que l’épidémie n’est pas achevée ( avant donc « le fin mot de l’histoire ») que les autorités et les citoyens se mettent d’ores et déjà à la recherche de coupables.

Là encore, il s’agit d’un trait commun avec les épidémies du passé. Pour Jean Delumeau, « si choquée fût-elle, une population frappée par la peste cherchait à s’expliquer l’attaque dont elle était victime. Trouver les causes d’un mal, c’est recréer un cadre sécurisant, reconstituer une cohérence de laquelle sortira logiquement l’indication des remèdes. »

Pour tenter de « trouver un sens » aux évènements, on notera que certains n’hésitent pas aujourd’hui à dresser des parallèles avec d’autres évènements catastrophiques.

Ainsi, de nombreux articles tentent de dresser un parallèle (parfois hasardeux) avec la débâcle française de juin 1940, reprenant à leur compte le titre du livre l’Étrange défaite de Marc Bloch, qui retrace la sidération des autorités face aux évènements, l’impréparation de l’armée et l’excessive bureaucratie à tous les échelons.

Apprendre de la façon dont on se fiait au passé

Que valent les comparaisons avec les épidémies du passé ? Et surtout, à quoi peuvent-elles servir ?

C’est une question passionnante à laquelle tentent de répondre Guillaume Lachenal, historien des sciences, et Xavier Mauduit, dans le cadre d’un podcast diffusé par France Culture (: https://www.franceculture.fr/emissions/radiographies-du-coronavirus/que-valent-les-comparaisons-avec-les-epidemies-du-passe).

Pour Guillaume Lachenal, le récit de Marc Bloch nous enseigne précisément qu’il y a lieu parfois de se « méfier des leçons de l’histoire ». Ainsi, c’est parce que les chefs militaires français vivaient « dans le culte du passé » et de la victoire de 14-18 qu’ils n’ont « pas été à la hauteur du présent ».

CH

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