Accueil Spécialités Infectiologie  –   PUBLIÉ LE 24/03/2020

Le plaidoyer pour l’activité physique d’un médecin référent sport

Après l’avis du Conseil d’État, les règles de confinement se durcissent dès mardi. Le Premier ministre Édouard Philippe en a précisé les nouvelles règles : toute sortie pour prendre l’air ou pratiquer une activité sportive ne peut dépasser un rayon d’un kilomètre autour de chez soi, pour une durée d’une heure et une fois par jour seulement…

Tout le monde n’est pas de cet avis, comme ce médecin conseiller sport, qui explique pourquoi le sport doit être une exception et à quelles conditions.

Crédit photo : GARO/PHANIE

Je réagis à l’avis du Conseil d’État du 22 mars dernier – sur saisine du syndicat Jeunes Médecins, auquel s’est associé l’Ordre des médecins et L’Intersyndicale Nationale des Internes lit-on – qui demandait au gouvernement de préciser la portée de certaines autorisations dérogatoires de sortie du domicile, notamment celles relatives à la pratique d’activité physique, estimées trop laxes.

Tout allant très vite, et le sujet méritant d’être embrassé de façon large, je soumets modestement au débat une vision des Activités Physiques et Sportives (APS) dans le contexte que nous vivons.

Au sujet du confinement lui-même, des contradictions observées à son propos, de sa tolérance, de son étendue, beaucoup de débats ont déjà eu lieu. Je me bornerai à souligner que, si je comprends et partage les craintes relatives à la mauvaise application des règles hygiéno-diététiques par tout un chacun notamment lors de ses déplacements dans l’espace public, exiger le confinement total faute de savoir faire respecter les autres règles interpelle.

À ce titre, la persistance d’un risque est une chose, confiner de façon absolue faute de pouvoir surveiller ou modifier les comportements individuels afin de pouvoir plus aisément contrôler un comportement collectif – ce qui peut se concevoir, mais en le versant alors clairement au débat – en est une autre. Enfin, il convient de ne pas confondre durcir le confinement tel qu’il a été jusqu’alors arrêté, et durcir son application.

Faute d’en avoir l’expérience, et de bien connaître celle des autres pays, et parce que d’autres sont plus compétents que moi sur ce sujet, je ne discuterai pas du choix entre confinement total et avec sorties restreintes autorisées : je resterai dans mon cœur de métier et me limiterai à mon plaidoyer, qui se place dans le cadre du second cas cité ci-dessus, le confinement tel qu’en place actuellement.

Je retiens le terme de plaidoyer car il me semble que l’avis du conseil d’État et les commentaires qui l’entourent témoignent d’une vision très partielle et partiale des APS, qui persisterait dans nos institutions publiques et dans l’esprit de certains de mes confrères, ne prenant pas en considération leur dimension santé, faisant fi de toutes les connaissances accumulées essentiellement depuis le début des années 2000.

Il convient en effet de cesser de considérer les APS exclusivement comme une activité récréative, de confort, ou dévolue au plaisir, conception qui peut mener à des décisions confinant (!) dans le contexte présent à une perte de chance.

Trop nombreux, les joggeurs ?

En préambule, à certains esprits chagrins, je ferai remarquer en premier lieu que si les « joggers » sont « trop nombreux dans les rues », c’est sans doute du fait qu’ils ne peuvent plus aller dans les parcs urbains ou milieux naturels, et que la plupart n’ont pu se réfugier dans les 40 hectares de leur maison de campagne.

Également que l’activité physique (qui englobe le sport, dans son acception courante en population générale) individuelle est bien autorisée, ce qui a été confirmé le 23 mars ; certes dans des conditions restrictives, à ce titre je reprendrai volontiers à mon compte l’affirmation selon laquelle des éclaircissements seraient (étaient, désormais) les bienvenus, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils doivent (devaient) forcément aller dans le sens de davantage de contraintes.

Je rappellerai que c’est la proximité avec d’autres ou un contact avec ce qu’ils ont touché qui peut transmettre le virus, pas le fait d’être à l’extérieur, ni de courir plutôt que marcher.

Évacuer son stress

Question rassemblement de personnes induisant un risque supplémentaire, je livrerai les fruits de mes observations personnelles : j’ai croisé dimanche dernier en courant en ville (solitairement, sans rien toucher directement de mes mains, en passant à deux mètres de tout individu, même si ce ne fut pas toujours facile au milieu de certains groupes dans les petites rues) bien davantage de personnes qui ne tenaient ni chien ni cabas de courses pas plus qu’elles ne semblaient en train de travailler que de coureurs à pied.

Et, parmi ces derniers, j’ai observé un grand respect des distances inter individus, et aucun groupe constitué, contrairement à d’autres, déambulant ou pas.

Je rétorquerai aux sportifs de haut niveau qui s’agacent de tous ces gens qui courent qu’il convient de distinguer entre ce qui est nécessaire et même indispensable à la vie et utile face au coronavirus, et ce qui ne l’est pas dans le contexte actuel, comme pratiquer 30 heures de sport par semaine et se préparer à des compétitions.

Qu’ils devraient analyser ces pratiques qu’ils décrient autrement que via leur propre vision du sport, performance et compétition n’étant au moins en ce moment pas je pense l’objectif principal des coureurs du dimanche. Et que, parmi ces joggers, il est peut-être, comme ce fut mon propre cas du temps où j’exerçais cette activité, un réanimateur qui évacue ainsi son stress accumulé.

La course n’est pas accidentogène

Enfin, pour couper court à d’éventuels reproches relatifs à des risques d’encombrement des services médicaux ou d’urgences et autres moyens de secours, courir n’est pas une activité accidentogène, et je pense que la plupart de ceux qui s’y livrent actuellement n’initient pas cette pratique.

Je peux désormais développer mon plaidoyer, car il me faut rappeler la nécessité de maintenir une bonne condition physique, ne serait-ce que pour être en capacité d’affronter le virus au cas où on en soit atteint dans un avenir proche ; à l’image de la « préhabilitation », qu’on conseille désormais avant une séquence thérapeutique agressive programmée, comme une intervention importante ou encore une chimiothérapie, qui va mobiliser nos réserves physiologiques et particulièrement respiratoires, sur lesquelles il faut pouvoir compter, a fortiori tant qu’il n’existe pas de vaccin ni de traitement :

il ne faudrait pas arriver face au Covid-19 totalement déconditionnés physiquement – ce qui survient très vite, selon l’adage « mieux vaut vieillir de trente ans que passer trois semaines au lit », alors que désormais un confinement très prolongé est envisagé – je pourrais ajouter mentalement.

Rappelons que les APS diminuent l’incidence de nombreuses maladies chroniques, et que, même si rien n’a été montré ni sans doute recherché s’agissant des maladies aiguës, et en particulier du Covid-19 – et pour cause –, on leur accorde généralement un effet très positif sur la stimulation de l’immunité.

On peut aussi arguer, là encore de façon très générale mais cependant en ne perdant pas de vue que certains patients meurent d’une comorbidité, qu’il existe un lien direct entre volume d’activité physique pratiquée et diminution de la mortalité toutes causes, avec un plateau à partir d’un certain (élevé) niveau d’activité ; et qu’un lien extrêmement puissant est établi entre niveau de capacités physiques (au sens intensité de l’effort supporté) et durée de vie, sans guère de plateaux, si ce n’est les limites des capacités humaines.

Rappelons également le caractère indispensable des APS pour le maintien et le développement de la fonction respiratoire, ce qui est bien démontré en réadaptation. Citons vite les effets bénéfiques sur le plan psychologique, particulièrement intéressants avec le confinement.

Quelle instruction à charge !

Je comprends bien la logique qui sous-tend l’avis (comme la motivation de la saisine d’ailleurs), je la respecte, mais je remarque que l’instruction semble avoir été menée uniquement à charge, en fonction d’éventuels dangers liés aux sorties, sans mettre en balance les bénéfices ; or, en médecine, on évalue usuellement un rapport bénéfices-risques. Si la plus haute juridiction administrative demande au gouvernement d’« évaluer les risques pour la santé publique du maintien (…) des marchés ouverts », pourquoi ne lui demande-t-elle pas aussi d’évaluer les risques en termes de santé publique liés à une interruption totale des APS dans la durée ?

Certes, le ministère des sports et quelques professionnels ont bien conseillé de continuer l’activité physique à la maison, via des modules d’exercice, éventuellement par le biais de plateformes numériques. Mais j’aimerais que le débat s’élargisse, comme cela a été le cas pour les maladies chroniques, quitte à prendre le contrepied du conseil d’État et de mes confrères plaignants : n’y a-t-il pas aujourd’hui quelque chose si ce n’est à imaginer, au moins à discuter, en sus des méthodes que je viens de citer ? Car il faut à mon sens prendre en considération ici au moins deux écueils.

Une activité physique vitale

Le premier est le fait que notre capacité à résister sur le plan vital dépend sans doute bien davantage de notre capacité d’endurance que de toute autre capacité physique, or celle-ci ne relève pas vraiment de la gymnastique habituellement proposée :

l’activité d’endurance se définit par la réalisation d’efforts mobilisant de grandes masses musculaires (si si, nous en avons tous, sans forcément avoir le physique d’Arnold Schwarzenegger, tout au moins plus jeune !), à un certain niveau d’intensité, pendant une certaine durée, et ne consiste pas seulement à « aller en bas de chez soi pour se dégourdir les jambes 10 minutes en faisant le tour du pâté de maisons », comme nous l’ont proposé, je dirais paradoxalement, certainement contraints, nos ministres de la santé et des sports.

Or comment faire, pour ceux qui ne possèdent pas un vélo d’appartement ou analogue à domicile ?

Le confinement, un révélateur des inégalités sociales

Le second est que, si l’État se fait régulièrement le chantre de la lutte contre les Inégalités Sociales de Santé, le confinement en révèle, et pas des moindres : or, au mieux, on en reste au constat. Pourtant, une activité physique organisée permettrait d’assurer une sociabilité minimale et une dépense physique permettant de mieux tolérer les longues heures de confinement. Certes, en générant des rassemblements, mais petits, clairsemés, « dynamiques », et « contrôlables », évitant ainsi une activité diffuse en ville.

On pourrait proposer un encadrement (dans le respect des règles d’hygiène etc.), au moins pour certains profils de pratiquants, qui n’ont pas l’habitude de la pratique sportive. Serait-ce vraiment une hérésie que de garder parcs urbains voire certains espaces naturels délimités ouverts, en les « réservant » à une activité physique d’endurance, quitte à exercer un contrôle (comme au [super]marché après tout) ?

Pour conclure, plutôt que subir et courber l’échine, ou au mieux faire le dos rond, ne pourrions-nous inscrire les APS dans une métaphore combative, à l’instar de ce qu’on observe dans le cancer ?

Plutôt que tout interdire, et au final de risquer d’obérer nos chances de survie, ne pourrait-on transformer ce dramatique épisode en une opportunité de faire prendre conscience (certainement bien mieux que via l’organisation de Jeux Olympiques…) au grand public de l’importance vitale de maintenir un bon niveau d’activité et de capacités physiques ?

Dr Alain Ferrero Médecin conseiller Sports DRDJSCS Sud (direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale)

Pandémie ActivitéPhysique

Source : lequotidiendumedecin.fr