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Tacticien de génie, l’Américain Terry Hutchinson consacre une grande partie de sa vie à la Coupe de l’America, qu’il a déjà disputée quatre fois. Il est aujourd’hui à la tête du syndicat American Magic, première équipe (150 personnes !) à avoir fait voler un monocoque à foils AC 75. Voiles et Voiliers a pu interroger en tête à tête celui qui navigue – ou plutôt qui vole – avec une autre légende de l’America’s Cup : Dean Barker. Passionnant !

Terry Hutchinson et "son" bateau, plus proche d'un avion, avec lequel le syndicat de New York, American Magic, rêve de chiper aux kiwis la Coupe de l'America.

Terry Hutchinson et « son » bateau, plus proche d’un avion, avec lequel le syndicat de New York, American Magic, rêve de chiper aux kiwis la Coupe de l’America. | AMERICAN MAGIC / AMAURY ROSS

Christophe Favreau. Modifié le 22/05/2020

Certains moments sont très excitants

Voiles et Voiliers : Terry Hutchinson, vous faites partie des très rares marins à naviguer régulièrement sur un AC 75. Pouvez-vous nous décrire votre expérience ?

Terry Hutchinson : Les mots sont difficiles à trouver et ne rendent pas justice à l’intensité de l’expérience ! Si je devais dans un premier temps parler de notre petit bateau d’entraînement, que nous avons baptisé The Mule (La Mule, N.D.L.R.), je dirais que sa taille inférieure (38 pieds) permet de beaucoup mieux sentir la vitesse pure de ces monocoques à foils. Il navigue plus près de l’eau et nous sommes plus proche des éléments.

Sur un AC 75, la sensation de vitesse est toujours-là mais l’équipage est beaucoup plus sollicité et le champ de vision plus limité. À mon poste de tacticien, je vois principalement des écrans. Les autres indications qui me parviennent sont les échanges entre Dean Barker (le barreur) et Paul Goodison qui sont en charge de la bonne marche du bateau. Certains moments sont très excitants, par exemple quand je sens que nous sommes dans l’optimisation des réglages, que nous approchons les meilleures performances du bateau, jusqu’à perdre le contrôle parfois ! Tout se passe tellement vite sur ce genre de bateau…

De ce point de vue, c’est assurément quelque chose que je n’ai jamais vécu auparavant. Sur un TP52 ou sur un superyacht, vous avez le temps de voir les choses dégénérer et de vous préparer à l’impact. Sur un AC75, ça va trop vite. C’est comme se prendre soudainement un mur !

La bombe sur laquelle volent Terry Hutchinson et son équipe. Sponsorisée par Airbus… | AMERICAN MAGIC US

Les AC 75 repoussent encore un peu plus les limites du vol

Voiles et Voiliers : Les AC 75 sont aussi des monstres de technologie…

Terry Hutchinson : Absolument ! C’est un aspect que j’adore. Le niveau de développement et d’ingénierie mobilisé pour réussir à faire voler de cette façon un monocoque de près de 23 mètres de long est tout simplement incroyable. Je suis très impressionné par la technologie développée sur les Ultimes, qui permet aux skippers de voler en solo sur de très longues distances, mais les AC 75 repoussent encore un peu plus les limites du vol.

Le syndicat américain a été le premier à faire voler un AC 75, une heure et demie seulement après sa mise à l’eau ! Le partenariat avec Airbus n’est pas étranger à cette performance… | AMORY ROSS / NYYC AMERICAN MAGIC

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Voiles et Voiliers : Diriez-vous que les AC75 sont plus proches de l’avion que du bateau ?

Terry Hutchinson : Oui. Définitivement. C’est pour cela que nous sommes très heureux de notre partenariat avec Airbus. Nous avons commencé notre collaboration dès décembre 2017. Ils ont été dès le début très précis sur ce qu’ils venaient chercher dans cette aventure et ce qu’ils voulaient nous apporter. Ils avaient une vision claire de ce dont nous avions besoin pour notre projet et cela nous a permis de rapidement démarrer le développement de celui-ci, dans la bonne direction. Ne pas perdre de temps est un facteur clé de réussite dans une aventure aussi tendue que peut l’être la création d’un syndicat pour la Coupe de l’America. Toutes les équipes impliquées dans cet événement font face à un nombre d’inconnues très élevé en termes de développement et ce partenariat avec Airbus est de ce point de vue vraiment précieux.

Vétéran de la Coupe de l’America, Terry Hutchinson est à la tête d’une équipe de 150 personnes. | AMORY ROSS / NYYC AMERICAN MA

Je suis fier de dire aujourd’hui que nous avons été les premiers à faire voler un AC 75

Voiles et Voiliers : Vous avez été les premiers, avec Emirates Team New Zealand, à mettre votre AC 75 à l’eau…

Terry Hutchinson : Nous l’avons même fait deux jours avant les Néo-Zélandais, mais de façon très discrète. Je suis fier de dire aujourd’hui que nous avons été les premiers à faire voler un AC 75, une heure et demie seulement après avoir touché l’eau pour la première fois. Les 12 mois de développement effectués, l’expérience accumulée à bord de la Mule, notre petit bateau de test, nous ont permis de ne pas être intimidés par ce bateau plus imposant, d’autant que les conditions météorologiques étaient légères.

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Voiles et Voiliers : Vous avez dû être soulagés car un tel pari technologique comporte beaucoup de risques, d’incertitudes ?

Terry Hutchinson : C’est effectivement un très gros pari. Et il est très difficile sur ce genre de projet de savoir à quoi ressemble le succès, surtout dans les premiers jours du programme de navigation où tout est nouveau. De notre point de vue, le succès se trouvait au début dans les premiers vols, qui nous laissaient penser que nous avancions dans la bonne direction. Évidemment, il reste un gros travail de fiabilisation à effectuer sur le bateau.

C’est sur ce point que nous avons encore des progrès à faire dans notre programme. Mais nous sommes en progression permanente. La difficulté est que les AC 75 sont très différents des catamarans des dernières Coupes de l’America. Nous avons fait des erreurs du fait de cette grande nouveauté. Nous avons appris dans la difficulté.

Le plan d’eau de Pensacola Bay (Nord-Ouest de la Floride), venté et dégagé, semble parfaitement convenir aux entraînements d’American Magic. | AMORY ROSS / NYYC AMERICAN MAGIC

Voiles et Voiliers : Êtes-vous heureux malgré tout du niveau général de compétitivité atteint par votre équipe aujourd’hui ?

Terry Hutchinson : Non. Nous voulons faire mieux. Nous sommes très exigeants avec nous-mêmes. De façon générale, ce sont les situations les plus difficiles qui vous apprennent le plus. Nous sommes partis de très loin et il a fallu rassembler toute une équipe de gens brillants mais venant d’horizons différents. Ensemble, dans un temps très court, nous avons dû résoudre des problèmes complexes. Cela a créé une dynamique extraordinaire mais à ce jour, nous manquons toujours de temps d’entraînement sur l’eau.

Voiles et Voiliers : A ce sujet, c’est la première fois que vous êtes en charge d’une équipe aussi importante, qui compte près de 150 personnes. Cela ne doit pas être facile à gérer !

Terry Hutchinson : J’ai eu la chance de démarrer ce projet avec des gens que je connais depuis longtemps, comme Marcelino Botin et Adolfo Carrau (du cabinet d’architecture navale Botin Partners, N.D.L.R.) qui ont déjà dessiné cinq TP 52 et un Maxi 72 pour mes partenaires et moi. Je les connais depuis très longtemps et je leur fais totalement confiance. Ils ont choisi leurs collaborateurs pour toute la partie design. À la tête de la construction, nous avons également nommé l’ingénieur et consultant italien Silvio Arrivabene, (qui bénéficie de 20 années d’expérience de la Coupe, N.D.L.R.).

Ils vont faire de leur mieux car ils souhaitent plus que tout gagner la Coupe. Mon travail est de faciliter leurs ambitions et de les faire converger vers ce qu’ils pensent être la meilleure des options collectives. Ce n’est d’ailleurs pas toujours celle que je pensais être la bonne au départ. Je dois faire confiance à l’intelligence collective car il est impossible de tout contrôler. Mon travail est avant tout de recruter les bonnes personnes et de les laisser travailler.

Autre vétéran de la Coupe de l’America, le Néo-Zélandais Dean Barker (à gauche), barreur d’American Magic, est attentif au moindre détail pouvant améliorer la performance. | AMORY ROSS / NYYC AMERICAN MAGIC

Voiles et Voiliers : Revenons à la compétition proprement dite. Avec les deux America’s Cup World Series de Cagliari et de Portsmouth annulées, la première confrontation face aux autres AC 75 se fera en cette fin d’année à Auckland, du 17 au 20 décembre. Comment appréhendez-vous cette rencontre ?

Terry Hutchinson : C’est une très bonne question ! L’aspect le plus difficile est que nous sommes condamnés à faire confiance à nos choix initiaux. Nous devons vraiment nous en remettre à la science sur cette Coupe de l’America. Nous devons faire confiance à notre équipe de design qui s’est plutôt montrée inspirée jusqu’ici. La difficulté de ne pas avoir pu nous confronter aux autres nous a obligés à nous concentrer sur la maximisation des performances, sans pouvoir les comparer. Nous avons dû évoluer dans un monde inconnu. Mais je crois en notre équipe et dans nos choix. Le problème est que nos adversaires sont très bons aussi !

L’équipe qui gagnera sera celle qui aura trouvé le meilleur compromis entre une bonne vitesse dans les lignes droites et une capacité suffisante à manœuvrer sans perdre le vol

Voiles et Voiliers : Et concernant les régates elles-mêmes, à quoi va se jouer selon vous la victoire ? Du côté de la vitesse ? De la capacité à réaliser de belles manœuvres ?

Terry Hutchinson : Je pense que le syndicat qui gagnera la Coupe de l’America sera celui qui aura conçu un bateau aussi rapide que manœuvrant. Cela ne sert à rien d’avoir le bateau le plus facile car cela suppose qu’il sera plus lent que les autres, pour des raisons d’efficacité de design. L’équipe qui gagnera sera celle qui aura trouvé le meilleur compromis entre une bonne vitesse dans les lignes droites et une capacité suffisante à manœuvrer sans perdre le vol. Ce sera définitivement le facteur déterminant de cette régate.

Voiles & Voiliers : Pourrait-on se retrouver malgré tout dans des situations où les équipes seraient obligées de multiplier les manœuvres ?

Terry Hutchinson : Plus que jamais auparavant, je pense que les différents syndicats limiteront au maximum le nombre de manœuvres autour du parcours car si vous prenez le risque de rater un empannage ou un virement, de faire retomber le bateau à l’eau, d’amputer votre temps de vol au cours de la régate, alors vous vous mettez dans une situation où les pertes peuvent être énormes.

Les AC 75 sont des machines difficiles à contrôler. Cela demande énormément de pratique pour réussir à naviguer correctement, même avec d’excellents marins

Voiles et Voiliers : Des images spectaculaires, notamment celles de l’envolée de Luna Rossa récemment, ont à ce sujet montré quelques envolées incontrôlées, notamment dans des vents légers. Qu’en pensez-vous ?

Terry Hutchinson : Je n’ai pas été surpris de voir ces images. Toutes les équipes ont connu ce genre de situations. Cela montre que tous les syndicats font face aux mêmes difficultés. Les AC 75 sont des machines difficiles à contrôler. Cela demande énormément de pratique pour réussir à naviguer correctement, même avec d’excellents marins.

Ma vision place les marins avant la technologie

Voiles et Voiliers : Vous avez une énorme expérience de la Coupe de l’America. Quel regard portez-vous sur son évolution ?

Terry Hutchinson : De mon point de vue, la dernière vraie Coupe de l’America, telle que je l’imagine, s’est déroulée à Valence en 2010, entre USA 17 et Alinghi 5. Les éditions suivantes, en 2013 et 2017, ont été de fantastiques expériences pour tenter de développer une nouvelle clientèle pour la Coupe de l’America. Mais je pense que notre responsabilité, si nous gagnons, sera de nous assurer que nous organiserons la prochaine fois une épreuve mettant en valeur le savoir-faire des marins.

La technologie restera très importante bien sûr mais je pense qu’il est très important de mettre l’accent sur l’expertise des navigants. Cela pourra sembler peut-être un peu démodé mais aura le mérite de ramener le spectacle vers la communauté pour laquelle il a été initialement créé, c’est-à-dire celle des marins. Même si je reconnais que les deux dernières Coupes ont accouché de bateaux incroyables, je ne suis pas fan du choix du catamaran à foils, très assisté par la technologie.

J’admets qu’il faut saluer et complimenter Larry Ellison et Russell Coutts pour avoir poursuivi avec autant de détermination et de passion leur vision, et de continuer avec leur circuit Sail GP qui est maintenant libéré des restrictions de la Coupe de l’America. C’est rare de voir un tel niveau d’investissement dans la voile. Nous partageons cette volonté de faire progresser notre pratique de la voile. Mais ma vision place les marins avant la technologie.

Terry Hutchinson apprécie particulièrement le retour des voiles souples sur cette Coupe de l’America, qui redonnent grâce selon lui à l’expertise des marins. | AMORY ROSS / NYYC AMERICAN MAGIC

Voiles et Voiliers : Êtes-vous satisfait à ce sujet du retour des voiles souples qui remplacent les ailes rigides sur la prochaine Coupe de l’America ?

Terry Hutchinson : Oui ! Même si la grand-voile est à double profil, elle reste souple et il faut la régler comme telle, comme nous le faisons sur nos TP 52. Cela récompense l’expertise des marins qui savent la régler au mieux. C’est bon de revenir sur un terrain un peu mieux connu…